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20/04/2021

Charles Péguy, ce gêneur qui dénonçait "la puissance de l'argent"

 

 

 

Charles Péguy 1.jpg

 

 

 

S’il faut en croire François Bayrou, péguyste de toujours (il lui a consacré un mémoire de maîtrise), ses fervents se reconnaissent entre eux, forment une confrérie, presque une «cité». À quoi Alain Finkielkraut répond sèchement, lors d’un colloque récent au Sénat, qu’il n’a pas du tout envie d’être dans la même «cité» qu’Edwy Plenel, autre péguyste qui s’est élevé contre l’interdiction du spectacle de Dieudonné, le mal nommé. Plenel commente:

 

 

 

Je crois être resté un péguyste qui bataille, alors que Finkielkraut a cédé face à ceux auxquels Péguy n’a jamais cédé, à l’époque, et je pense à l’Action Française. Péguy a écrit qu’il faut être capable de défendre une cité sans étrangers. M. Finkielkraut décide qui est l’étranger.

 

Les intellectuels, même péguystes, se déchirent.  

 

Pour Péguy, fils de rempailleuse de chaises et de menuisier, et quoique normalien lui-même, l’artisan, le paysan, ont plus de chance de faire bien ce qu’ils font. C’est la fameuse phrase:

 

 

Il fallait qu’un bâton de chaise fût bien fait. C’était entendu. C’était un primat. Il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le salaire ou moyennant le salaire, il ne fallait pas qu’il fût bien fait pour le patron, ni pour les connaisseurs, ni pour les clients du patron, il fallait qu’il fût bien fait lui-même, en lui-même, pour lui-même, dans son être même. 

 

Mais pas seulement les humbles. Le soldat, l’artiste, le député, et même l’intellectuel. Bien faire les met sur un pied d’égalité, les unit, les réunit. Dans l’idéal, du moins… Tous agissent, et pour ce poète, le livre est action. Des textes, il en a écrit, il en a édité, solitaire et superbe, dans ses fameux «Cahiers de la Quinzaine», sa revue, qu’il porta quinze ans durant comme on porte une croix ou la bonne nouvelle, il en a corrigé, il en a vendu dans sa librairie de la rue Cujas, où il faisait tout, de la rédaction en chef jusqu’aux paquets à poster.

 

 

Péguy le prophète

 

 

Si Péguy fascine des lecteurs aujourd’hui, amis ou ennemis, c’est qu’il a prédit ce que ce serait le monde. Le député René Dosière met un point d’honneur à «caser une phrase de Péguy» dans chacune de ses interventions à la Chambre, et Jacques Julliard, qui met Péguy dans un coin de son quadrilatère personnel, avec Simone Weil, Proudhon et Georges Sorel, dit, lui: «L’important n’est pas qu’il y ait des "péguystes", mais que le monde relève de Péguy, et de plus en plus.»

 

 

C’est un laser, nous dit Bayrou. Voir avec cette précision ce que sera le siècle, ce que le matérialisme entraînera de bouleversements, ce que la sociologie et les changements de méthodes historiques vont produire, discerner ce que les réseaux vont modifier dans la vie intellectuelle, c’est magnifique, impressionnant. 

 

 

Yann Moix, autre «passionné», est de cet avis : 

 

 

Il dit qu’à force de mathématiser la nature, on l’oublie. Voyez Fukushima ! Il anticipe l’occupation allemande; il écrit en 1905 : “ Un jour, le boulevard Saint-Germain sera le boulevard Saint-Germain-Strasse.”

 

 

Péguy déteste l’argent, a écrit des pages inoubliables là-dessus, elles aussi prophétiques:

 

 

 

Pour la première fois dans l'histoire du monde les puissances spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de l'argent. 

 

 

Il ajoute, de manière assez Goldman-Sachsienne :

 

 

 

Par on ne sait quelle effrayante aventure, par on ne sait quelle aberration de mécanisme, par un décalage, par un dérèglement, par un monstrueux affolement de la mécanique, ce qui ne devait servir qu'à l’échange a complètement envahi la valeur à échanger.

 

 

Philosémite, révolté, puissamment droit et juste («J’aimerais qu’il me regarde», dit Finkielkraut), courageux, opiniâtre, pauvre, socialiste qui rêve d’un monde où l’homme ne serait pas un loup pour l’homme, chrétien anti-dévot qui ne s’est même pas marié à l’église, Péguy s’est brouillé avec beaucoup d’amis, d’admirateurs, de tièdes et de sangsues. Il s’est même brouillé avec ses ennemis, qui se vengent (l’Action Française le condamne après l’avoir courtisé en vain), ou se vengeront: le régime de Vichy le récupérera parce qu’il était patriote, ce qui ne manque pas de sel; et parce qu’avec cela il défendait le travail et la famille.

 

 

Vichy a sali beaucoup de mots que Péguy avait fait briller, comme d’autres, aujourd’hui, font main basse sur Jeanne d’Arc. Il faudra dire un jour que ce qui fonde la droite, c’est la perversion du vocabulaire.

 

 

Quant à l’Eglise, toujours tiède et prudente, elle ne sait plus où elle en est avec ce brûlant converti, pas plus qu’avec Claudel et Green. André Suarès raconte que «le plus grand catholique, et le plus intelligent» lui avait dit un jour: «Mais enfin, qu’est-ce que Péguy? et que veut-il? Ses enfants ne sont même pas baptisés, et il les voue à la sainte Vierge. Je n’y comprends rien.» Hé non, «grand» catholique «intelligent», tu n’y comprends rien, et c’est inguérissable.

 

Annexé par tout le monde

 

Il aura donc été annexé par tout le monde, de Maurras à Xavier Niel, et de De Gaulle à Pétain. La grande leçon de Péguy, c’est que les catégories ne fonctionnent pas, ne disent rien, ne servent à rien. Catholiques, anticléricaux, socialistes, petites gens et intellectuels, gauche et droite, mécréants et calotins, rien de tout cela n’est pertinent, puisqu’il a été tout cela, et qu’il était le même. (Jusqu’à la prose et la poésie, qu’il n’a pas distinguées: l’Incarnation montre qu’on ne peut pas séparer le vulgaire et le sublime.)

 

 

Pour Péguy, le réactionnaire veut perpétuer l’état de désordre et de confusion dans lequel nous vivons; la république est inégalitaire, et le vrai chrétien est anticlérical. Au fond, il n’y a que deux grandes catégories opérantes, les dreyfusards et les antidreyfusards: les justes et les salauds, les courageux et les lâches. Les catégories sont affaire de morale. Tu es peut-être ceci ou cela, oui, mais quoi, où étais-tu, où t’es tu placé dans l’Histoire? Voilà la question qu’on pose. Et Jeanne d’Arc est la réponse de Péguy, qui fut «petite» et «grande», «paysanne» et «guerrière», et qu’un «évêque» brûla.

 

 

Il croit au progrès, mais c’est l’antimoderne par excellence.

 

 

Qu’il y ait chez Péguy une inguérissable nostalgie, dit Bayrou, c’est indéniable. Mais après tout, elle n’est pas séparable des vies humaines. Si l’on a toujours dit "c’était mieux avant", c’est que ce sentiment est celui de l’homme.

 

Et puis il est drôle : 

 

 

Le plus burlesque de la littérature française, dit Moix. Quand il opère un forage, il ne s’arrête jamais. Il fait vingt pages pour se moquer des spécialistes, des glosateurs, ou trente sur la notion de sac à dos. Et c’est à mourir de rire.

 

 

Dans les 35000 alexandrins d’«Eve», près de 2000 sont une rabelaisienne et presque décourageante accumulation d’anathèmes contre les pédagogues, les glypthothèques, les éléphonographes, les sténologographes, les rentiers, les fonctionnaires, les taupiers, les factionnaires, les lanciers, les gardes du corps, les massiers, les portiers des morts, les caissiers, les gardes des sceaux, les huissiers, les greffiers, les notaires et protonotaires… Le linguiste Jean-Pierre Sueur, qui fut longtemps maire d’Orléans (PS), et se trouve présentement sénateur, a brillamment défendu ce délire, en en montrant la rigoureuse organisation.

 

 

Insituable, Péguy. «Même dans son camp», dit Finkielkraut. «Il exige qu’on voie ce qu’on voit», ajoute-t-il à l’adresse de ces journalistes «qui détestent que les événements ne leur obéissent pas». Il a dénoncé les crimes commis en Arménie, au Congo, en Finlande, en Roumanie, il a fouraillé toute sa vie contre le totalitarisme, écrit «Le triomphe de la République», mais a appelé de ses vœux une société «où la production sera centralisée», où «la concurrence sera supprimée»… Ce qui ne l’a pas empêché d’être un individualiste presque fanatique.

 

 

Il était un soldat-né, mais il avait peur des vaches et des chevaux, et a écrit:

 

 

La force ne fonde rien d’éternel. Le droit seul peut fonder une institution. 

 

Et il était du côté de Jaurès, et des «ébénistes du Faubourg Saint-Antoine» qui ont pris la Bastille ! Tout cela n’est contradictoire qu’en apparence: s’y trouvent enfin combinées, réconciliées, la liberté, l’égalité et la fraternité.

 

Péguy n'est pas poli du tout

 

L’œuvre de Péguy, ce sont les «Cahiers»: aussi bien ce qu’il y a publié, «toutes ces enquêtes, rappelle Plenel, qui sont ce qu’il appelle du “ journalisme de renseignement ”» (comme Mediapart, en somme…), que c’est ce qu’il y a écrit, dans son style inimitable. Son incroyable goût des mots, la beauté qu’il y voit. Leur souplesse, leur précision, leur bénévolence. (Son christianisme est païen, parce que païen, en latin, veut dire paysan, et qu’il tient pour l’homme de la terre, du pays. La Beauce et la Brie lui importent infiniment plus que Rome.)

 

 

Passer de chaire à chair, comment mieux dire l’incarnation du verbe? Et jusque dans les lettres dont les mots sont formés: ne voit-il pas dans les deux jambages du H de Hugo les deux tours de Notre-Dame de Paris, son roman? Francis Ponge n’est pas loin (il n’est jamais loin). Son amour de la répétition, qui remet côté à côte des mots identiques dans une spirale, où leur sens tournoie, toujours semblable et pourtant décalé: «Quand nous reverrons-nous? Et nous reverrons-nous?», demande Jeanne à sa «Meuse endormeuse».

 

 

 

es litanies, ses listes interminables, interminablement remâchées, avec leurs cascades de points-virgules, et qui sont comme des méditations tourbillonnantes et obsédées. Il ne veut pas du «beau style», qui fait du mal à la langue, l’empoisonne au moins autant que la faute; les images et les métaphores, il n’en veut pas; Péguy n’est pas poli du tout, il est rugueux, invente des mots quand ils n’existent pas.

 

 

 

Le langage est au cœur de son œuvre, mais le langage comme action. Et s’il répète, redit, recommence sans jamais rien retirer à ses brouillons successifs (encore une fois: comme Ponge), c’est qu’il enfonce son clou, qu’il redonne le même coup de marteau – mais le clou entre dans le bois, à chaque fois plus profondément. Il a foi en son clou: ses redites, c’est un chapelet de coups de marteau.

 

 

 

Même pamphlétaire, il cherche son mot, et avec quelle violence ! Et quel esprit ! Comme s’il avait tété Saint-Simon, La Fontaine, Retz, Voltaire, tous ces Français redoutables, comme si c’était la France, dans ce qu’elle a de plus coléreux, d’impérieux, de sûr d’elle-même et de sa vérité, de sa «pérennité, pour ne pas dire son éternité» (Bayrou), qui coulait dans ses veines. Il y a de quoi être insupportable.

 

 

Ce guerrier est mobilisé en août 14. Il tombe au front, frappé au front, pour parler comme lui, le 5 septembre. Même la guerre s’est débarrassée de ce gêneur au plus vite.

 

 

 

Suarès : « Nul ne crie contre l’Enfer. Péguy eût parlé, il eût poussé son cri. Il n’est pas là, et il n’y a personne.» Depuis Péguy et Suarès, beaucoup ont crié. Et c’est comme s’ils étaient restés muets.

 

 

 

 Jacques Drillon

 

 

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06/04/2021

La musique classique trop « colonialiste »

 

 

 

 

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Paul Vermeulen

 

 

 

Décidément, la censure racialiste s’exerçant contre les fondements de la civilisation européenne et chrétienne semble ne rien vouloir épargner. D'après The Tele­graph, le « déboulonnage » de la réalité historique de notre passé, qui concernait jusqu'à présent essentiellement des per­sonnalités, statues et noms de rues, s'étend peu à peu à tous les domaines de la vie quotidienne. Le quotidien britannique indiquait en début de semaine que l'université d'Oxford travaille ac­tuellement à réformer et moderniser ses programmes. La musique classique se­rait trop européocentrée et trop blanche. La musique classique serait « colonia­liste ». Et, par conséquent, il en irait de même de son enseignement.

 

 

 

 

La solution ? Remplacer les cours sur des compositeurs tels que Guillaume de Machaut ou Schubert par de la mu­sique africaine et/ou populaire, sans plus de précisions dans ce dernier cas. Ces préconisations sont justifiées ainsi : « A la suite des manifestations inter­nationales Black Lives Matter, le conseil de la faculté a proposé d'apporter des changements pour améliorer la diversité du programme de premier cycle. » Le but est de « décoloniser » et de remettre en question la supposée « complicité du programme actuel avec la suprématie blanche». Enseigner Mozart ou Beet­hoven serait trop lié à « la période esclavagiste » et imposerait une « hégé­monie blanche ». Ce sont les mots employés.

 

 

 

 

Ce n'est pas tout : les cours de piano et de direction d'orchestre deviendraient facultatifs. La prochaine étape risque fort d'être l'entrée en scène de cours de rap. Ces projets font l'objet d'un rapport qui insiste fortement sur le fait que l'enseignement serait « trop relié à la période coloniale », les professeurs seraient « trop blancs » et les étudiants non blancs seraient de ce fait discriminés. Une polémique du même ordre avait déjà eu lieu à Oxford en 2018 quand l'une des bibliothèques avait été baptisée du nom de Christopher Cor­rington, ancien gouverneur colonial bri­tannique. Elle a été débaptisée mais la statue de Corrington existe toujours.

 

 

 

 

Cette censure s'étend donc. Par exem­ple, et sous prétexte de « justice », elle touche aussi l'édition. Là, naissent de nouveaux métiers comme celui de « vé­rificateur » : un métier qui consiste à s'assurer qu'il y a bien des Noirs, des métis, des femmes diverses et des gays dans les romans, en nombre aussi im­portant que d'autres personnes. Cela commence en France. Aux Etats-Unis, le manuscrit est à réécrire, ou bien l'est directement, si apparaissent des « imperfections ». Cette censure donne de véritables crises de délire, à l’exemple des réunions prétendument féministes mais racisés, autrement dit réunissant des femmes selon la couleur de peau. Des réunions réservées aux femmes noires, les autres étant jugées incapables d’avoir une opinion puisque n’ayant pas « la bonne » couleur de peau. La prochaine étape ? Un vaccin contre la peau blanche.

 

 

 

 

Source : Présent 02/04/2021

 

 

 

 

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05/12/2020

4 décembre 1923 : décès de Maurice Barrès:

 

 Chantre de l’enracinement:

D’abord romancier, Maurice Barrès (1862 – 1923) découvre le nationalisme par la littérature : la « recherche du moi » le conduit à replacer l’individu dans l’ensemble de ses traditions, de ses origines ancestrales, de son cadre naturel : tout ce qui constitue sa nation, et qui lui donne toute sa personnalité.

Les « déracinés » (tel est le titre de l’un de ses romans) sont précisément ces hommes qui ont voulu « s’affranchir » de ces liens naturels et nécessaires, et perdent ainsi le meilleur d’eux-mêmes.

Pour Barrès, le nationalisme est d’abord un déterminisme : « Un nationaliste, c’est un Français qui a pris conscience de sa formation. Nationalisme est acceptation d’un déterminisme. » L’importance de cette « formation » d’un individu par ses ancêtres est prépondérante pour celui-ci : « toute la suite des descendants ne fait qu’un seul être » (Scènes et Doctrines du Nationalisme).

La doctrine du nationalisme ne peut être un système abstrait, mais d’abord un retour au réel :

« Nulle conception de la France ne peut prévaloir, dans nos décisions, contre la France de chair et d’os. »

Et il ajoute :

Pour nous faire accepter cette vue raisonnable, réaliste de la Patrie, il faut développer des façons de sentir qui existent naturellement dans le pays. On ne fait pas l’union sur des idées, tant qu’elles demeurent des raisonnements, il faut qu’elles soient doublées de leur force sentimentale. A la racine de tout, il y a un état de sensibilité. (Scènes et doctrines du nationalisme).

Lorrain, c’est par attachement sensible à sa province que Barrés a parcouru le chemin qui mène au nationalisme, et il écrit :

Constatez que vous êtes faits pour sentir en Lorrains, en Alsaciens,en Bretons… (Scènes et doctrines du nationalisme).

Et littérateur, il trouve cette image extrêmement forte pour résumer le nationalisme : « la Terre et les Morts », — c’est-à-dire la terre du pays où nous sommes attachés, enracinés, et les morts, les ancêtres qui nous ont précédés, qui nous ont fait ce que nous sommes : le sang et le sol, telles sont les deux bases du nationalisme.

Maurice Barrès : « Je ne suis pas national, je suis nationaliste »

Notons enfin, qu’après Drumont (qui, le premier, en 1892, employa le terme « socialisme national »), Barrès éprouve le souci constant « d’insister sur l’union de l’idée socialiste et de l’idée nationaliste » ; peut-être y a-t-il beaucoup d’imprécision dans la façon dont Barrès exprime cette préoccupation, mais il vaut qu’on la remarque, car il s’y est souvent arrêté.

 

On doit regretter que Barrès soit par ailleurs demeuré républicain, qu’il se soit contenté d’un « retour aux sources » sans rechercher, à partir des bases saines qui sont les siennes, une solution politique plus adéquate. Mais son apport à la doctrine nationaliste : déterminisme de l’hérédité, retour au réel, et compréhension de ces réalités primordiales que sont « la Terre et les Morts » mieux par sensibilité que par raisonnement, est de la plus haute importance. Il serait injuste de l’oublier.

 

Source : Les maîtres du nationalisme,:

09:29 Publié dans Culture | Lien permanent | Commentaires (0)

17/11/2020

Mon maître d’élection Vilfredo Pareto (1848-1923):

 

 

 

 

Vilfrédo Paréto (1).jpg

 

 

« Le Traité de sociologie générale de Vilfredo Pareto est, a nous semble, un de ses monuments qui fait honneur à l’esprit humain » G.H Bousquet

 

 

 

Pour le sociologue italien Vilfredo Pareto l'histoire nous apprend : 

 


- que dans la vie sociale le sentiment l'emporte sur la raison, 

 


- et que l'élite dirigeante est mortelle, qui règne par la force et la ruse tout en se renouvelant pour subsister.

C'est ce que l'on va voir en traitant de la sociologie de Pareto dans le § 2, après avoir donné quelques informations sur sa vie et son oeuvre dans le §1.

 

 

§ 1. La vie et l'oeuvre:

 

 

Vilfredo Frederico Samaso marquis de Pareto est né le 15 juillet 1848 à Paris où son père, le marquis Raffaële Pareto, est exilé pour avoir participé à un complot républicain à Gênes. 

 


Il fait ses études primaires à Paris, et son père ayant été politiquement réhabilité en 1858 ses études secondaires à Gênes et supérieures de sciences mathématiques et physiques à Turin.

 

 

En 1870 il soutient une thèse de physique et obtient un diplôme d'ingénieur. Il entre à la société des chemins de fer romains et cinq ans plus tard il est le directeur technique de la Ferriere Italiana puis d'une importante société métallurgique.

 

 

Pareto s'engage alors dans la vie politique italienne.

 

 
Libéral et pacifiste, membre fondateur de la Société Adam Smith (1723-1790), il milite activement contre la politique économique protectionniste du gouvernement italien et sa politique militariste. 

 


Il se présente en 1880 et 1882 aux élections législatives, sans succès. Déçu par la politique politicienne il renonce en 1888 à son poste de directeur technique pour devenir consultant, ce qui lui permet de consacrer davantage de temps à l'étude de la théorie économique (théorie pure). 

 


Il redécouvre les travaux de l'économiste Léon Walras (1834-1910) avec lequel il se lie en 1891, et qui lui propose de le remplacer à la chaire d'économie politique de l'Université de Lausanne, ce qui est fait en 1893.

 

 

Il publie son premier ouvrage en 1896 et 1897, son Cours d'économie politique.

 

 
Dès cette époque il se passionne pour les sciences sociales et enseigne la sociologie à l'Université. En 1900, après avoir hérité de son oncle une importance fortune il s'installe dans le canton de Genève, où il consacre l'essentiel de son temps à la recherche.

 

 

En 1902 et 1903 il publie Les Systèmes socialistes, ouvrage dans lequel il étudie les faiblesses du libéralisme et la force de persuasion des idées socialistes, logiquement inconsistantes, selon lui, mais passionnément convaincantes.

 

 

Son ouvrage sociologique fondamental est le monumental, 1818 pages,  Traité de sociologie générale, publié en italien en 1916 et en français en 1917.

 

 

Pareto est profondément déprimé par la guerre civile européenne de 1914-1918 et par le comportement des démocraties, notamment en Italie où la situation après la guerre est désastreuse. C’est pourquoi il décide de soutenir le socialiste national Benito Mussolini, et le 23 mars 1923, en récompense, il est nommé sénateur du royaume d'Italie, mais il ne peut accepter cette nomination car il a renoncé, entre temps, à la nationalité italienne pour devenir citoyen du micro-Etat libre de Fiume (actuellement Rijeka en Croatie).

 

 

§ 2. La sociologie de Pareto : l'universel et tragique éphémère de l'élite

 

 

Selon Pareto la sociologie n'a pas pour objet de donner des leçons de morale, mais de constater ce qui est : à savoir que les humains se disputent les avantages de l'existence en essayant de légitimer leur soif pour affaiblir les rivaux. 

 


La sociologie est selon lui la science logico-expérimentale qui constate que les actions humaines ne sont pas que logiques (A), dans des sociétés hiérarchisées qui sont mortelles (B).

 

 

A/ Les actions humaines ne sont pas que logiques

 

 

C'est la sociologie, une science logico-expérimentale (I), qui, nous dit Pareto, permet de distinguer le logique du non logique (II), non logique qui est constituée par ce qu'il appelle les dérivations des résidus (III).

 

 

 

I. La sociologie est une science logico-expérimentale:

 

 

 

La science logico-expérimentale, selon Pareto, a pour but de connaître la vérité et non pas d'être utile à la société, ou à telle ou telle composante de la société.

 

 
En conséquence la sociologie logico-expérimentale a pour devoir d'écarter toutes notions extra ou méta-empiriques, se situant à l'extérieur ou au-dessus de ce qui est observable empiriquement, et ne peut pas, elle-même, donner naissance à une nouvelle morale.

 

 

 

II. Du logique et du non-logique:

 

 

 

Selon Pareto les actions humaines sont soit des actions logiques soit des actions non-logiques.

 

 

 

Il y aurait selon lui quatre genres d'actions non-logiques, les plus importantes étant les actions qui concernent la plupart des conduites rituelles ou symboliques, les actions de type religieux de nature sacrée, et les actions qui concernent les erreurs des scientifiques, les illusions des intellectuels et des politiques.

 

 

 
Le non logique est constitué, selon lui, par ce qu'il appelle les dérivations des résidus.

 

 

 

III. Les dérivations des résidus:

 

 

 

Pour Pareto si les actions logiques sont motivées par le raisonnement, les actions non-logiques sont motivées par le sentiment.

 

 

Pour Pareto la plupart des actions humaines de nature sociale sont motivées par le sentiment, ont des motivations non-rationnelles. 

 


La cause principale en serait la puissance des idéologies et des croyances sociales, notamment pendant l'enfance.

 

 
Ces actes non-logiques seraient donc motivés davantage par la passion que par la raison. 

 


Ces actes seraient très fréquents en politique, avec les conséquences, notamment juridiques, qui peuvent en découler.

 

 

S'il en est ainsi c'est à cause de l'existence de ce que Pareto appelle les dérivations.

 

 
Les dérivations, répertoriées en quatre classes, sont les divers moyens verbaux, les discours, utilisés par les individus et les groupes pour justifier leurs actions en leur donnant une logique, logique qu'elles n'ont pas nécessairement, ou logique qui est différente. C'est du camouflage psychologique.

 

 

Pour Pareto c'est l'exemple classique des révolutionnaires qui luttent pour renverser un système social qu'ils déclarent oppressif, dans le but d'instaurer un nouveau système social qui, selon eux, sera un système de liberté. 

 


Ces révolutionnaires, ayant pris le pouvoir, peuvent être entraînés par la logique des faits à instaurer un système social réellement oppressif. Ils se justifient alors de diverses manières, toutes présentées comme étant parfaitement logiques : c'est la faute des ennemis politiques, des étrangers, des minorités, de circonstances totalement imprévisibles ...

 

 

Les résidus c'est ce qui reste lorsque l'on écarte le camouflage psychologique, qui est la rationalisation du non-logique.

 

 
Les résidus sont les facteurs stables du comportement. Pareto les répertorie en six classes, mais l'on peut dire, très schématiquement, qu'ils correspondent à deux comportements sociaux fondamentaux : le comportement de conservation, l'esprit d'ordre et de stabilité, la conformité, d'une part ; et le comportement d'innovation, l'esprit de création, de développement ou de renouvellement, d'autre part.

 

 

Le jeu social des résidus et des dérivations forme les élites, dont on constate partout l'existence. Des élites qui connaissent la mobilité, et qui disparaissent, dans des sociétés hiérarchisées qui sont mortelles.

 

 

 

B/ Dans des sociétés hiérarchisées qui sont mortelles:

 

 

 

Toute société est hiérarchisée, y compris démocratique, avec des dominants et des dominés.

 

 

Les dominants comprennent les élites (I) qui sont en constante mobilité, en circulation (II) montante et descendante, circulation descendante qui se termine au cimetière des aristocraties (III).

I. Les élites

 

 

Pareto nous dit qu'avec les dérivations et les résidus, les intérêts et la circulation des élites sont les facteurs qui font que la forme générale de toute société se caractérise par une mutuelle dépendance des éléments qui la composent, éléments qui sont situés dans un environnement variable, écologique, international et historique.

 

 

Tous ses facteurs font que chaque société est différente, et composée d'éléments différents ayant des intérêts différents.

 

 

Les intérêts sont l'ensemble des tendances, instinctives et rationnelles, qui poussent "les individus et les collectivités ... à s'approprier les biens matériels utiles, ou seulement agréables à la vie, ainsi qu'à rechercher de la considération et des honneurs"(Traité § 2009).

 

 

Or toute population sociale est composée de deux couches, une couche inférieure qui comprend tous ceux qui ne réussissent que médiocrement dans la vie et une couche supérieure, l'élite, qui comprend tous ceux qui réussissent, dans quelque domaine que ce soit, et qui se divise en deux : l'élite non-gouvernementale et l'élite gouvernementale.

 

 

L'élite au sens large est définie par Pareto, en dehors de toute considération morale, en attribuant aux membres de l'élite de très bonnes notes, sur dix, de la manière suivante, par exemple : "A l'habile escroc qui trompe les gens et sait échapper aux peines du code pénal, nous attribuerons 8, 9 ou 10, suivant le nombre de dupes qu'il aura su prendre dans ses filets, et l'argent qu'il aura su leur soutirer. Au petit escroc qui dérobe un service de table à son traiteur et se fait prendre par les gendarmes, nous donnerons 1" ; ou encore " A la femme politique, ..., qui a su capter les bonnes grâces d'un homme puissant, et qui joue un rôle dans le gouvernement qu'il exerce de la chose publique, nous donnerons une note telle que 8 ou 9. A la gourgandine qui ne fait que satisfaire les sens de ces hommes, et n'a aucune action sur la chose publique, nous donnerons 0."

 

 

 

II. La circulation des élites:

 

 

 

La circulation des élites est la mobilité sociale qui affecte dans toute société les membres du groupe social dirigeant.

 

 

Toute société est caractérisée par la nature de son élite gouvernementale, qui s'impose comme dirigeante à la couche inférieure, soit par la force soit par la ruse, car toute élite politique est soit lionne soit renarde, et lutte pour sa vie (1°), la révolution Juste étant une illusion (2°).

 

 

 

1° La lutte pour la vie:

 

 

 

Pour Pareto, qui n'est pas marxiste, la lutte des classes est bien une donnée fondamentale de l'histoire, mais ce n'est qu'une forme de la lutte pour la vie, de même que le conflit entre le travail et le capital n'est qu'une forme de la lutte des classes.

 

 

Supposons, dit Pareto, que le capitalisme soit remplacé par le collectivisme, le capital ne peut plus être en conflit avec le travail, donc une forme de la lutte des classes disparaît, mais d'autres formes apparaissent alors : des conflits surgissent entre les diverses catégories de travailleurs de l'Etat socialiste, entre intellectuels et non-intellectuels, entre citadins et paysans, au sein de l'élite gouvernementale entre les innovateurs et les conservateurs, entre les membres de l'élite gouvernementale et les membres de la couche inférieure, etc ...

 

2° L'illusion révolutionnaire

 

 

Depuis toujours, nous dit Pareto, les révolutionnaires affirment que leur révolution sera différente des autres - celles du passé qui n'ont abouti qu'à duper le peuple. 

 


Leur révolution sera, elle, enfin, la vraie révolution, celle qui, définitivement, apportera la Justice, et le peuple peut y croire. 

 


Malheureusement, nous dit-il, cette "vraie" révolution, qui doit apporter aux hommes un bonheur sans mélange, n'est qu'un décevant mirage, qui jamais ne devient réalité, et les révolutions conduisent, elles-aussi, leurs aristocraties au cimetière.

 

 

 

III. Le cimetière des aristocraties :

 

 

 

Pour Pareto l'histoire est fondamentalement l'histoire de la vie et de la mort des élites gouvernementales, les aristocraties, pour lui :"L'histoire est un cimetière d'aristocraties"(Traité § 2053).

 

L'histoire des sociétés, nous dit-il, est celle de la succession de minorités privilégiées qui se forment, qui luttent, qui arrivent au pouvoir, en profitent, et tombent en décadence, pour être remplacées par d'autres minorités.

 

 

S'il en est ainsi, nous dit-il, c'est que les élites se détruisent elles-mêmes par la guerre, ou s'amollissent dans la paix, les renards, les rusés, succèdent alors aux lions, les forts, puis finissent par succomber eux-mêmes à l'assaut des lions ennemis.

 

 

Pareto est convaincu que la décadence menace toute société qui ne pratique pas la mobilité sociale, la circulation des élites.

 

 

Pour Pareto dans toute société l'élite comprend des individus qui ne méritent pas d'en faire partie. Et la couche inférieure comprend des individus qui mériteraient de faire partie de l'élite. 
Donc nous dit-il, si l'élite gouvernementale est, déjà, contrôlée par les vieux renards, ceux-ci, par crainte des jeunes lions de la couche inférieure, feront tout pour les éliminer, jusqu'au moment où, ne pouvant plus résister à la pression, c'est eux qui seront alors éliminés. 

 


Donc nous dit-il, si l'élite gouvernementale est encore assez forte, son intérêt sera d'intégrer, par la mobilité sociale, les lions de la couche inférieure : c'est, selon Pareto, ce que fait intelligemment, depuis des siècles, l'Establishment britannique...

 

 

Vilfredo Pareto(2).jpg

 

 

 

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17/04/2020

Maurice Barrès, Leurs Figures (1902):

 

 

 

 

 

 

 

 

parJean Garrigues

 

Professeur d’histoire contemporaine à l’université d’Orléans, 

 

 

 

eurs Figures  [1][1] Maurice Barrès, Leurs Figures, Paris, F. Juven, 1902,..., est le troisième volet de la trilogie de Maurice Barrès intitulée Le Roman de l’énergie nationale. Quelque peu déçu par sa première expérience politique comme député boulangiste de la troisième circonscription de Nancy, de 1889 à 1893, candidat malheureux à Neuilly en 1896, puis de nouveau à Nancy en 1898, il a entrepris de raconter les espoirs et les désillusions de sa génération dans cette nouvelle trilogie romanesque.

2

Dans le premier volet, Les Déracinés (1897), il a décrit les grandes ambitions d’un groupe de lycéens lorrains, incités à vivre leurs rêves de gloire par Bouteiller, leur professeur de philosophie  [2][2] Personnage inspiré par Auguste Burdeau, qui fut.... Ils sont donc partis tenter l’aventure, Renaudin comme journaliste, Suret-Lefort en politique, tandis que Sturel, double de Barrès, joue un double rôle d’acteur politique et de juge. Dans le deuxième volume, L’Appel au soldat (1900), il raconte son aventure boulangiste, ses succès électoraux mais aussi ses déceptions face à la grande foire du boulangisme. Mais c’est surtout dans Leurs Figures, significativement dédié au nationaliste antisémite Édouard Drumont, que Barrès livre sa vision la plus critique et la plus désenchantée du monde politique. Le roman est en effet centré sur le scandale de Panama comme catalyseur de la pourriture parlementaire. Mais le paradoxe de l’écrivain, c’est que cette répulsion voisine avec une véritable fascination, qui fait de ce roman un objet plus complexe qu’il n’y paraît, et surtout un témoignage criant de vérité sur le théâtre politique de son temps.

3

La répulsion antiparlementaire est le fil conducteur de Leurs Figures. La Chambre des députés y est présentée comme l’antre de la médiocrité et la bassesse, car « ces médecins, ces avocats, ces industriels », « par cette médiocrité qui leur permit de ne point offusquer l’électeur », « nous donnent la moyenne de leur arrondissement » (p. 5). Il ne leur reconnaît qu’une seule qualité, « commune à tous : la combativité. » Car, écrit Barrès, « quelles ruses et quelle ténacité ne fallut-il pas au plus humble de ces élus contre ses adversaires, pour les vaincre, et contre ses amis, pour les évincer ! » Mais c’est une combativité malsaine, faite avant tout de « caponerie, c’est-à-dire le caractère d’un joueur rusé, fin, ennemi de tout héroïsme, appliqué seulement à prendre ses avantages. »

4

Ce sont des opportunistes, à l’instar de son ex-camarade « ingénieux et véreux » Suret-Lefort (dont l’un des modèles est le lorrain Raymond Poincaré), capable de trahir son parti si ses intérêts le réclament, « déraciné de toute foi » et subissant « simplement l’atmosphère, les fortes nécessités du milieu » (p. 6). Suret-Lefort par exemple « ne vote jamais d’après son sens propre et sur la question présentée, mais toujours pour ou contre le ministère », selon les nécessités de son ascension partisane (p. 7). « Toujours pressé, sa serviette de cuir noir sous le bras », il s’efface « d’un joli air devant des collègues importants », distribuant « des éloges à des sexagénaires » (p. 11-12). La vie de Paris ayant fait de lui « un être absolument étranger à la notion du vrai », le Palais-Bourbon l’a complété « en lui donnant de la lâcheté ». Par ailleurs, il n’hésite pas à trahir son ancien professeur, car aspirant « à prendre dans la majorité républicaine la place que Bouteiller, compromis et décrié ne semblait plus en puissance de tenir » (p. 274).

5

Comme lui, la plupart des députés sont incapables de prendre de la hauteur, de « servir le pays », de « se libérer des soucis du candidat pour devenir des hommes politiques », uniquement préoccupés qu’ils sont « de satisfaire dans la surenchère électorale leurs comités » (p. 18-19). En fait, l’explication de cette lâcheté et de cet opportunisme, aux yeux de Barrès l’idéaliste, c’est que les députés sont dominés par la peur :

6

Peur de quoi ? Un peu de peur, le matin, en ouvrant leur courrier, les journaux de leur arrondissement, les lettres de leur comité ; un peu de peur, dans les couloirs, s’il faut refuser tel vote, s’aliéner celui-ci, se différencier de celui-là ; un peu de peur, même chez l’orateur le plus habile, quand il s’agit de prendre position à la tribune. (p. 13)

7

Et c’est précisément cette peur panique qui s’empare du Palais-Bourbon au moment où éclate le scandale de Panama, à la rentrée parlementaire de l’automne 1892.

8

« C’est, dit Sturel, la panique des animaux quand, à des signes multiples, ils pressentent un tremblement de terre et quand le sol commence à manquer sous leurs pas. » Il décrit « les couloirs où les députés se jettent, à trois heures, sur la Cocarde  [3][3] Dirigée par Barrès en 1894-1895., comme au réveil ils s’étaient jetés sur la Libre Parole  [4][4] Journal d’Édouard Drumont. et sur l’Intransigeant  [5][5] De l’ex-boulangiste Rochefort., pour savoir si on les dénonçait. » Et « leurs figures  [6][6] D’où le titre du roman. qu’ils veulent faire sereines, trahissent leurs battements de cœur ; les plis de leur front, leur hébétude, car ils s’épuisent à supputer les raisons du ministre pour les couvrir. » (p. 25)

9

Le scandale de Panama n’est aux yeux de Barrès que la partie émergée d’un iceberg d’affairisme et de corruption, qui est au cœur du monde parlementaire. L’une des figures de député corrompu est un député conservateur, le baron de Nelles, qui « ne qualifiait jamais un collègue par son attitude politique, mais par les affaires où il le savait mêlé. » Et de citer Maurice Rouvier, plusieurs fois ministre des Finances et président du Conseil, le garde des Sceaux François Thévenet ou le ministre du Commerce et de l’Industrie Jules Roche, trois familiers de l’affairisme. Ce qu’explique Barrès :

10

Qu’on soit agent électoral dans un arrondissement ou chef de groupe à la Chambre, le maniement des hommes nécessite beaucoup d’argent : des dîners, des secrétaires, des journaux, et surtout de la générosité. C’est pour être généreux que tant de parlementaires sont malhonnêtes. Suret-Lefort qui savait, pour s’en être fait des succès dans les réunions publiques, que les concussionnaires abondent au Palais-Bourbon, fut tout de même interloqué d’apprendre petit à petit, et des membres de la majorité, que les fournitures de la Guerre, les Conventions avec les grandes Compagnies, la conversion des obligations tunisiennes, les rachats de Chemins de fer et la constitution du Réseau de l’État étaient des « affaires ». (p. 7)

11

C’est dans ce système qu’ont prospéré les intermédiaires de la corruption, ceux par qui le scandale de Panama est arrivé, le baron de Reinach, parent du député Joseph Reinach, et l’ex-médecin Cornelius Herz, ami notamment de Georges Clemenceau. Proche d’Édouard Drumont, dont le journal La Libre Parole a dévoilé en septembre 1892 « les dessous de Panama », Maurice Barrès est très bien informé sur les tenants et les aboutissants du système de corruption mis en place par la Compagnie, et sur le rôle que les deux intermédiaires y ont joué. Le premier

12

entrait dans toutes sortes d’affaires où il apportait comme contribution son influence parlementaire. Dans les fournitures militaires, dans les Chemins de fer du Sud, on vit son action prédominer et toujours avec un caractère d’infamie […] L’influence parlementaire du baron de Reinach tenait le plus souvent à des secrets surpris, à des complicités antérieures. Il ne la vendait si cher qu’en faisant comprendre à ses acheteurs que refuser ses services, c’était s’assurer son hostilité. (p. 40)

13

Herz [que Barrès appelle Cornelius] et Reinach ont :

14

chacun leur personnel à la Chambre et dans les ministères. L’équipe du baron de Reinach, c’étaient les rédacteurs de la République française  [7][7] Journal fondé par Gambetta. : Devès, président du Conseil d’administration, Antonin Proust, Jules Roche, Rouvier, etc. Comme trotteur, il usait de son neveu et gendre Joseph Reinach. Mais comment se passer des radicaux à une époque où les ministères étaient tous de concentration ? De là, le rôle de Cornelius. Celui-ci disposait de la Justice et avait de nombreuses relations à l’extrême-gauche : Clemenceau et Ranc étaient ses hommes. Il allait trouver un Freycinet  [8][8] Plusieurs fois ministre. et, brutal juif, disait à ce petit homme faible, merveilleusement intelligent et bien élevé : « Si vous ne nous donnez pas cela, nous avons un groupe qui votera contre vous. » Freycinet s’est plaint à d’honnêtes gens de cet état de choses. (p. 44-45)

15

Quant à Reinach, il

16

avait la passion de collectionner des « petits papiers » avec quoi, dans le parlementarisme français, qui n’est qu’un système de chantage, on fait marcher les hommes. […] Le 17 juillet 1888, le baron de Reinach fit copier par ses employés des chèques, que le même jour, et pour assurer des concours à la Compagnie de Panama, il distribua aux hommes politiques. Sur ces copies il laissa en blanc le nom des donneurs d’acquit, mais, de sa propre main, il inscrivit des initiales indiquant les véritables bénéficiaires des chèques. Voilà un précieux document. (p. 49)

17

C’est en effet un bordereau qui a circulé au moment du scandale, attestant d’une liste de 104 « chéquards » (parmi lesquels Rouvier, Thévenet et Roche) qui auraient reçu de l’argent de la Compagnie.

18

Mais ce qui est passionnant dans Leurs Figures, c’est que ce monde politique présenté comme un monde de médiocrité, de lâcheté et de corruption, exerce une fascination telle sur Maurice Barrès que sa description des grandes heures du scandale dans l’hémicycle apparaît comme un morceau de bravoure de la littérature parlementaire. C’est ainsi qu’il décrit la séance du 21 novembre 1892, la « Journée de l’Accusateur », le député nationaliste Jules Delahaye, ex-compagnon de Barrès dans l’aventure boulangiste. Tout y est : la préparation du discours (« Tout le dimanche, il s’enferma avec ses fortes phrases qu’il forgeait, essayait, remettait encore sur l’enclume pour qu’elles ne lui manquassent pas dans la bataille », p. 99) ; la montée de la tension avant la séance (« À cinq heures, on crut entendre les trois coups au rideau pour l’ouverture d’un drame que tout le monde annonçait sans connaître les collaborateurs ni le scénario. » p. 103) ; l’introduction dramatique : « Je vous apporte, disait-il, mieux que l’affaire Wilson. Celle-là n’était que l’impudence d’un homme. Panama, c’est tout un syndicat politique sur qui pèse l’opprobre de la vénalité » (p. 105) ; la gestuelle de l’accusation : « Magnifique jeu de scène ! Delahaye maintenant désignait du doigt les concussionnaires. Oui, son doigt, que six cents parlementaires suivaient, cherchait sur leurs bancs les criminels épars. » (p. 107) ; le rôle du président de la Chambre Charles Floquet, « penché jusqu’à mi-corps de sa haute tribune », et qui « ne cessait d’insulter l’orateur en l’observant », le sommant de livrer les noms (p. 109) ; enfin les réactions de la salle : « À chaque allégation de son réquisitoire, les pupitres soudain battus par cinq cents passionnés pour grossir leur clameur rappelaient le bruit de friture suivi d’un cri que fait le fer rouge sur l’épaule d’un galérien. » (p. 108)

19

Et l’on retrouve le même mélange de précision journalistique et d’émotion dramatique dans la description de la séance du 20 décembre 1892, intitulée par Barrès « la première charrette » car elle voit le vote de la levée d’immunité parlementaire pour cinq députés. Le récit par Barrès de l’arrivée de Maurice Rouvier, le principal accusé du jour, est empreint d’une fascination troublante :

20

Avec son aplomb de sanguin fortement musclé, ses larges épaules, son regard de myope qui ne daigne s’arrêter sur personne, avec tout cet aspect singulier d’Arménien transporté des quais de Marseille à Paris, et toujours parlant haut, de cette admirable voix autoritaire qui, depuis quatre ans, brutalise, subventionne et soutient tout ce monde-là, il allait parmi les journalistes, de groupe en groupe, disant : « - Qui cite-t-on sur les chèques ? » (p. 135)

21

De même pour l’affrontement qui suit entre Paul Déroulède, chef de file des nationalistes, et Georges Clemenceau, chef de file des radicaux, accusé (à tort) d’avoir été corrompu par son ami Cornelius Herz. Pour Barrès, c’est « un nouveau scandale », car « on va débusquer, pousser du toril dans l’arène le plus sauvage, le plus féroce de tout le pâturage parlementaire, le petit taureau au large poitrail, au mufle carré, celui qui épouvante les meilleurs “espadas”, M. Clemenceau. » La mise en scène romanesque de cet affrontement au sommet est grandiloquente, à l’instar de la tirade accusatrice de Déroulède, surnommé par ses contemporains « le poète de la Revanche » :

22

La voix de l’orateur, son grand corps penché, sa légende d’honneur, ses phrases trop rapides pour les sténographes eux-mêmes, son bras perpétuellement levé, baissé, comme s’il lapidait un infâme, c’est une avalanche brutale qui va de la tribune contre une seule poitrine et que rien dans cette déroute du règlement ne pourrait arrêter. (p. 143)

23

La riposte de Clemenceau est finement décrite, par un connaisseur de l’éloquence parlementaire :

24

Cet homme né agressif et qui, même dans la vie familière, procède par interpellation directe et par intimidation, ne pouvait avoir qu’une méthode : d’opposer à un réquisitoire une provocation et de se justifier en courant sus à l’accusateur. Mais le milieu parlementaire, nonobstant les licences de cette soirée exceptionnelle, impose des formes convenues aux sentiments que de tels ennemis voudraient traduire sur l’heure en violences. L’outrage, la haine, l’appétit de sang, Clemenceau ne les montra d’abord que dans sa façon d’accentuer et de ponctuer. Et cet endiguement des fureurs haussait ce corps à corps jusqu’au caractère royal d’une tragédie. (p. 148)

25

Clemenceau revient au premier plan du récit lors de la séance du 21 juin 1893, qui le voit ridiculiser les accusations, totalement fantaisistes d’un autre député nationaliste, Lucien Millevoye :

26

On eût dit d’un somnambule, écrit Barrès à propos de l’accusateur maladroit. Sa complaisance, qui décevait ses amis secrets et comblait ses adversaires, suscita un carnaval de lazzis et d’injures […] Spectacle navrant de voir cet honnête homme décervelé et comme ensorcelé sous la frénétique incantation des coquins. (p. 243)

27

Et c’est ainsi qu’un « tourbillon d’injures, un cyclone prend Millevoye sur la tribune, le porte hors de la Chambre. Pour lui, momentanément, tout est perdu (hormis l’honneur). » (p. 246)

28

En réalité, cette ultime « journée » panamiste, qui s’achève dans le ridicule pour les accusateurs nationalistes, marque bel et bien la fin du scandale. Clemenceau en paiera injustement les pots cassés en perdant son siège de député du Var, mais le rapport de la commission d’enquête parlementaire aura définitivement enterré l’affaire des « chéquards. » D’où l’amertume de Barrès :

29

Aux élections d’août-septembre 1893, le plus grand nombre des chéquards furent réélus. Comme jadis après la fièvre boulangiste, l’accès de Panama tombé, on était revenu au plus immoral « chacun pour soi ». Dès l’instant que l’opposition avait écarté les moyens révolutionnaires et refusé d’exiger une dissolution, les parlementaires ne s’étaient plus inspirés que du « Sauve qui peut ! » ordinaire. Devant les électeurs, ils s’entr’aidèrent ou se trahirent, selon leurs convenances, qu’ils fussent de droite ou de gauche, intacts ou tarés. (p. 274)

30

 

31

Pour qui chercherait à comprendre les tenants et les aboutissants du scandale de Panama, Leurs Figures n’est évidemment pas le témoignage à privilégier. C’est le point de vue, à la fois subjectif et romanesque, d’un acteur engagé dans le courant nationaliste, solidaire des Delahaye et autre Déroulède, écrivant à charge contre un système politique qu’il se propose de balayer.

32

Mais cette critique féroce du monde parlementaire se juxtapose à une fascination pour ce monde, pour ses acteurs comme pour ses rituels. Sous la plume incisive, parfois haineuse de Barrès, émergent malgré lui les figures majestueuses d’un Rouvier ou d’un Clemenceau, que politiquement il exècre. Sous le récit militant de l’antiparlementarisme, apparaît une description minutieuse du théâtre parlementaire, de ses coulisses, de ses mises en scène et de ses moments forts. « Pour moi, ces spectacles ignobles me transportent de lyrisme », avouera-t-il un jour. Et c’est précisément ce qui fait l’intérêt primordial de Leurs Figures, aux yeux de l’historien de la vie parlementaire. Au-delà des outrances militantes et des emportements romanesques, Maurice Barrès nous offre un témoignage exceptionnel sur le monde parlementaire de son temps, tant par la qualité journalistique de ses observations que par sa capacité à restituer la grandeur lyrique de ce monde à l’apogée de son histoire. Au confluent de plusieurs champs d’histoire, politique, littéraire, culturelle ou anthropologique, Leurs Figures est une sorte d’archétype dans ce champ d’études nouveau que constitue le roman parlementaire.

 

Notes

[1]

Maurice Barrès, Leurs Figures, Paris, F. Juven, 1902, 301 p.

[2]

Personnage inspiré par Auguste Burdeau, qui fut le professeur de Barrès à Nancy, avant de devenir député du Rhône et plusieurs fois ministre.

[3]

Dirigée par Barrès en 1894-1895.

[4]

Journal d’Édouard Drumont.

[5]

De l’ex-boulangiste Rochefort.

[6]

D’où le titre du roman.

[7]

Journal fondé par Gambetta.

[8]

Plusieurs fois ministre

 

 

 

 

 

 

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24/01/2020

Gustave Le Bon:Psychologie des foules.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 
Psychologie des foules
Auteur Gustave Le Bon
Pays  France
Genre Essai
Date de parution 1895
Nombre de pages 130
ISBN 9782130542971

Psychologie des foules est un livre de Gustave Le Bon paru en 1895. Il s’agit d’un ouvrage de référence concernant la psychologie sociale, dont les théories sont encore discutées aujourd’hui. Ce livre marqua un tournant dans la carrière du « célèbre docteur1 »Gustave Le Bon montre dans cet ouvrage que le comportement d'individus réunis n'est pas le même que lorsque les individus raisonnent de manière isolée — il explique ainsi les comportements irraisonnés des foules.

 

  • LIVRE PREMIER : L'âme des foules
    • Chapitre Premier - Caractéristiques générales des foules. Loi psychologique de leur unité mentale
    • Chapitre II - Sentiments et moralité des foules
    • Chapitre III - Idées, raisonnements et imaginations des foules
    • Chapitre IV - Formes religieuses que revêtent toutes les convictions des foules
  • LIVRE II : Les opinions et les croyances des foules
    • Chapitre Premier - Facteurs lointains des croyances et opinions des foules
    • Chapitre II - Facteurs immédiats des opinions des foules
    • Chapitre III - Les meneurs des foules et leurs moyens de persuasion
    • Chapitre IV - Limites de variabilité des croyances et des opinions des foules
  • LIVRE III : Classification et description des diverses catégories de foules
    • Chapitre Premier - Classification des foules
    • Chapitre II - Les foules dites criminelles
    • Chapitre III - Les jurés de cour d'assises
    • Chapitre IV - Les foules électorales
    • Chapitre V - Les assemblées parlementaires

 

 

Thèses:

 

L'unité mentale des foules:

 

 

« Peu aptes au raisonnement, les foules sont au contraire très aptes à l'action »2. Si Le Bon compare parfois les foules à des individus dont les facultés de réflexion seraient faibles, il ne les identifie pas comme de simples agrégats, ni comme des super-individus. Au contraire, une foule est une entité psychologique particulière, irréductible aux individus qui la composent : c'est pourquoi il faut l'analyser comme telle.

La foule, dans le sens où l'emploie Le Bon, est distincte du simple agrégat d'individus. « Dans certaines circonstances données, et seulement dans ces circonstances, une agglomération d'hommes possède des caractères nouveaux fort différents de ceux des individus composant cette agglomération. La personnalité consciente s'évanouit, les sentiments et les idées de toutes les unités sont orientés dans une même direction. »3 La distinction entre foule et agrégat n'est pas une question de nombre : des centaines d'individus se trouvant au même endroit dans des buts différents (par exemple, des gens sur un marché, parmi lesquels on trouve des promeneurs, des acheteurs, des vendeurs, des agents de police, etc.) ne forment qu'un agrégat, alors que quelques individus, dans certaines circonstances, constituent une foule. Les foules sont régies par une « loi d'unité mentale des foules ». Elles ont en quelque sorte une « âme », avec des passions et un fonctionnement organique comparable à celui de l'esprit humain. Dans le livre I, Le Bon examine les passions et le mode de représentation d'une foule ; dans le livre II, il examine les origines et les caractéristiques de ses croyances.

 

« Des milliers d’individus séparés peuvent à certains moments, sous l’influence de certaines émotions violentes, un grand événement national par exemple, acquérir les caractères d’une foule psychologique. Il suffira alors qu’un hasard quelconque les réunisse pour que leurs actes revêtent aussitôt les caractères spéciaux aux actes des foules. A certains moments, une demi-douzaine d’hommes peuvent constituer une foule psychologique, tandis que des centaines d’hommes réunis par hasard peuvent ne pas la constituer3. »

 

Caractères généraux des foules:

 

 

Une foule est beaucoup moins déterminée par les croyances des individus qui la constituent que par les circonstances extérieures, des croyances ou des passions générales, ainsi que par l'hérédité. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, l'intelligence moyenne des individus qui constituent la foule ne change pas grand-chose à ses actions, réactions et décisions : c'est pourquoi, par exemple, les verdicts de jurys formés d'individus hautement éduqués ou d'individus très hétérogènes quant à l'éducation sont similaires4.

 

« La foule psychologique est un être provisoire, formé d'éléments hétérogènes qui pour un instant se sont soudés, absolument comme les cellules qui constituent un corps vivant forment par leur réunion un être nouveau manifestant des caractères fort différents de ceux que chacune de ces cellules possède5. »

 

Si l'on raisonne au niveau de l'individu, l'individu en foule acquiert trois caractères que l'on ne trouve que dans l'état de foule :

 

  • l'irresponsabilité. Du fait du nombre, un individu en foule peut ressentir un sentiment de « puissance invincible » et voir ses inhibitions s'effondrer. Il pourra accomplir des actions qu'il n'aurait jamais accomplies seul (par exemple, piller un magasin de façon non préméditée) : « le sentiment de responsabilité... disparaît entièrement. » Ceci vaut surtout pour les foules anonymes et hétérogènes, où l'individu, noyé dans la masse, est difficile (voire impossible) à retrouver par la suite.
  • La « contagion ». Ce que d'autres auteurs, comme David Hume, ont désigné sous le terme de sympathie et thématisé dans les relations inter-individuelles prend ici une ampleur beaucoup plus grande : une même passion agitera tous les membres de la foule avec une grande violence.
  • La suggestibilité. L'individu faisant partie de la foule voit sa conscience s'évanouir, au même titre que celle d'un hypnotisé. Il n'a plus d'opinions, ni de passions qui lui soient propres. Cela explique que des foules puissent prendre des décisions allant à l'encontre des intérêts de leurs membres, comme les Conventionnels qui lèvent leur propre immunité (ce qui leur permettra de s'envoyer les uns les autres à l'échafaud)6.

« Évanouissement de la personnalité consciente, prédominance de la personnalité inconsciente, orientation par voie de suggestion et de contagion des sentiments et des idées dans un même sens, tendance à transformer immédiatement en actes les idées suggérées, tels sont les principaux caractères de l'individu en foule. Il n'est plus lui-même, il est devenu un automate que sa volonté ne guide plus7. »

 

Il est à noter qu'un individu se trouvant dans un agrégat formant une foule ne fait pas nécessairement lui-même partie de la foule. Auquel cas, il est physiquement présent à côté des autres ou parmi eux, mais ne participe pas à la foule psychologique ; les émotions et les désirs de tous, dans la foule, ne seront pas partagés par lui8.

 

Les passions des foules:

 

 

Si les individus qui composent la foule sont si suggestibles, c'est que la foule est en état d'« attention expectante » lorsqu'elle n'est pas déjà animée par une passion très vive.

 

« La première suggestion formulée qui surgit s'impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et aussitôt l'orientation s'établit. Comme chez tous les êtres suggestionnés, l'idée qui a envahi le cerveau tend à se transformer en acte. Qu'il s'agisse d'un palais à incendier ou d'un acte de dévouement à accomplir, la foule s'y prête avec la même facilité. Tout dépendra de la nature de l'excitant, et non plus, comme chez l'être isolé, des rapports existant entre l'acte suggéré et la somme de raison qui peut être opposée à sa réalisation9 . »

 

La foule (qui constitue, à ce titre, un être unique, tant qu'elle subsiste en tant que « foule psychologique ») ne pense pas par des mots et des concepts verbaux, mais par des images. Ces images sont généralement moins celles observées que celles qui possèdent une forte puissance passionnelle : ainsi, une foule craintive et anxieuse peut croire qu'une lumière allumée à un étage constitue un signal à destination d'un ennemi, alors même que c'est objectivement impossible10. De là de possibles hallucinations collectives, dues à la suggestibilité, à la déformation et aux passions très fortes qui animent une foule. De là aussi certains phénomènes de foules connus, comme le lynchage.

 

« Quels que soient les sentiments, bons ou mauvais, manifestés par une foule, ils présentent ce double caractère d'être très simples et très exagérés. Sur ce point, comme sur tant d'autres, l'individu en foule se rapproche des êtres primitifs. Inaccessible aux nuances, il voit les choses en bloc et ne connaît pas les transitions... La simplicité et l'exagération des sentiments des foules font que ces dernières ne connaissent ni le doute ni l'incertitude. Elles vont tout de suite aux extrêmes. Le soupçon énoncé se transforme aussitôt en évidence indiscutable. Un commencement d'antipathie ou de désapprobation, qui, chez l'individu isolé, ne s'accentuerait pas, devient aussitôt haine féroce chez l'individu en foule11. »

 

L'individu en foule redevient « primitif ». Les passions qui se transmettent sont extrêmes, elles ne connaissent ni la pondération ni le juste milieu. Une foule qui se prend de haine pour quelqu'un est capable de le réduire en pièces, là où aucun individu isolé ne serait capable de la même férocité. Cependant, grâce à la suggestibilité, des individus en foule peuvent aussi être conduits vers des passions « héroïques » : c'est ainsi que des foules, menées de main de maître, ont pu fournir des contingents entiers de futurs soldats (Le Bon prend souvent comme exemple de ce phénomène les succès de Napoléon Ier, meneur hors pair). Les passions simplistes et extrémistes des foules, leur incapacité à penser rationnellement, les rendent dangereuses autant que profitables pour qui sait en tirer parti.

 

« Les foules ne connaissant que les sentiments simples et extrêmes ; les opinions, idées et croyances qui leur sont suggérées sont acceptées ou rejetées par elles en bloc, et considérées comme des vérités absolues ou des erreurs non moins absolues. Il en est toujours ainsi des croyances déterminées par voie de suggestion, au lieu d'avoir été engendrées par voie de raisonnement... N'ayant aucun doute sur ce qui est vérité ou erreur et ayant d'autre part la notion claire de sa force, la foule est aussi autoritaire qu’intolérante. L'individu peut supporter la contradiction et la discussion, la foule ne les supportent jamais12. »

 

Le Bon se méfie de la tyrannie que des foules puissantes peuvent engendrer. Non seulement de telles passions sont très susceptibles de mener à des actes violents, mais de plus les foules se lassent elles-mêmes de leurs propres débordements. Elles se dirigent alors vers la « servitude », qui leur fournit un certain repos après la toute-puissance d'une passion très forte : Le Bon explique ainsi que certains jacobins, durs et cruels sous la Terreur, aient accepté si facilement d'obéir à Napoléon Ier alors même qu'ils envoyaient à l'échafaud toute opposition à leur régime quelques années plus tôt.

 

La moralité des foules:

 

 

Par « moralité », on ne peut pas entendre ici des règles normatives transcendantes ou valant sur le long terme, en raison de l'impulsivité et de l'extrémisme des foules. Ce que Le Bon désigne par ce mot est la capacité que l'on peut trouver chez une foule à faire preuve de certains traits que nous jugeons comme vertueux : abnégation, désintéressement, sacrifice de soi (au niveau individuel), etc. Une foule peut envahir un palais et tout y détruire, au nom d'une idée qu'elle-même ne comprend pas, sans qu'aucun de ses membres ne vole un seul objet du palais (alors même que ce serait très intéressant au point de vue de l'intérêt personnel). Le Bon parle d'une certaine « moralisation » d'un individu par la foule, dans la mesure où l'individu en foule, tout en étant capable de la plus grande férocité, tend aussi à respecter une norme immanente. « Au théâtre la foule veut chez le héros de la pièce des vertus exagérées, et il est d'une observation banale qu'une assistance, même composée d'éléments inférieurs, se montre généralement très prude. Le viveur professionnel, le souteneur, le voyou gouailleur murmurent souvent devant une scène un peu risquée ou un propos léger, fort anodins pourtant auprès de leurs conversations habituelles13. »

 

De telles normes sont en général informelles. Elles ne sont pas écrites dans un code juridique, cependant l'opprobre suscité lorsque quelqu'un attente à ces normes est supposé commun à tous. Elles peuvent être inspirées par n'importe quoi, y compris des idées logiquement contradictoires entre elles. Ce qui est important est la croyance ferme, et éventuellement une habitude ferme, en ces idées en tant que normes. On ne saurait comprendre une telle moralité si on essayait de la comprendre comme s'il s'agissait, par exemple, d'une théorie scientifique ou d'une doctrine philosophique. Les idées qui sont à la portée intellectuelle des foules sont simples, très mal définies, mais fortement connotées au point de vue passionnel : peu de gens sont capables de définir rigoureusement ce qu'est une démocratie ou ce que sont les « droits des peuples », mais beaucoup verront dans de tels mots une valeur morale extrêmement importante.

 

« Les idées n'étant accessibles aux foules qu'après avoir revêtu une forme très simple, doivent, pour devenir populaires, subir souvent les plus complètes transformations. C'est surtout quand il s'agit d'idées philosophiques ou scientifiques un peu élevées, qu'on peut constater la profondeur des modifications qui leur sont nécessaires pour descendre de couche en couche jusqu'au niveau des foules. Ces modifications... sont toujours amoindrissantes et simplifiantes. Et c'est pourquoi, au point de vue social, il n'y a guère, en réalité, de hiérarchie des idées, c'est-à-dire d'idées plus ou moins élevées. Par le fait seul qu'une idée arrive aux foules et peut agir, si grande ou si vraie qu'elle ait été à son origine, elle est dépouillée de presque tout ce qui faisait son élévation et sa grandeur. D'ailleurs, au point de vue social, la valeur hiérarchique d'une idée est sans importance. Ce qu'il faut considérer, ce sont les effets qu'elle produit. Les idées chrétiennes du Moyen Âge, les idées démocratiques du siècle dernier, les idées sociales d'aujourd'hui, ne sont pas certes très élevées. On ne peut philosophiquement les considérer que comme d'assez pauvres erreurs ; et cependant leur rôle a été et sera immense, et elles compteront longtemps parmi les plus essentiels facteurs de la conduite des États14. »

 

Pour acquérir une puissance normative, les idées morales des foules ne peuvent venir de la foule elle-même. Elles peuvent être issues de l'hérédité, de l'évènement ou du héros du jour, d'un meneur, d'une passion ou d'un but partagé par tous (attendre la fin d'une bataille par exemple), ou plus généralement de l'environnement historique, mais pas de la foule même, celle-ci étant incapable de créer quoi que ce soit de nouveau hors d'elle-même. Néanmoins, des idées développées par des philosophes ou par des couches « éclairées » de la société peuvent être partagées par la foule. Elles le seront sous une forme beaucoup moins subtile et complexe que celle qui était la leur originellement (voir la citation ci-dessus), et avec beaucoup de temps. C'est ainsi que des idées développées par les philosophes des Lumières n'ont pu « descendre » dans les foules qu'au cours de plusieurs décennies, mais qu'une fois répandues, elles ont suffisamment changé le paysage mental des foules pour être à l'origine de la Révolution.

 

L'imagination des foules:

 

 

Imperméables au raisonnement logique, les foules sont très perméables à des associations d'idées que nous pourrions juger primaires ou invraisemblables. Rapporter n'importe quoi à la passion commune du moment, généraliser des cas particuliers et uniques, c'est ainsi que les foules « raisonnent »15. De tels raisonnements ont beaucoup plus à voir avec une imagination décomplexée qu'avec la rigueur de la logique. Par la contagion quasi immédiate des passions et la forte suggestibilité dont elles sont susceptibles, les foules « raisonnent » de façon non verbale, par des images et des associations où l'émotion partagée reste puissante.

 

« De même que pour les êtres chez qui le raisonnement n'intervient pas, l'imagination représentative des foules est très puissante, très active, et susceptible d'être vivement impressionnée. Les images évoquées dans leur esprit par un personnage, un événement, un accident, ont presque la vivacité des choses réelles. Les foules sont un peu dans le cas du dormeur dont la raison, momentanément suspendue, laisse surgir dans l'esprit des images d'une intensité extrême, mais qui se dissiperaient vite si elles pouvaient être soumises à la réflexion. Les foules, n'étant capables ni de réflexion ni de raisonnement, ne connaissent pas l'invraisemblable : or, ce sont les choses les plus invraisemblables qui sont généralement les plus frappantes16. »

 

Ce que David Hume reprochait indistinctement à l'individu et au groupe17, Le Bon l'identifie clairement chez les foules et chez des individus « diminués » au point de vue de l'entendement. Le goût du merveilleux, du légendaire, du fantastique, en un mot de l'invraisemblable confondu avec le réel ou le vrai, permet aux images utilisées pour mener une foule d'être beaucoup plus efficaces que n'importe quel raisonnement. Non seulement un raisonnement, requérant un effort de réflexion, constitue une entrave au désir immédiat de la foule, mais en plus il est trop prosaïque pour elle : il faut au contraire une idée d'exception, de toute-puissance, pour mener une foule. Le millénarisme, l'« irréel », fait une forte impression sur une foule, et peut devenir une puissant mobile d'action18.

 

« Ce ne sont donc pas les faits en eux-mêmes qui frappent l'imagination populaire, mais bien la façon dont ils sont répartis et présentés. Il faut que par leur condensation, si je puis m'exprimer ainsi, ils produisent une image saisissante qui remplisse et obsède l'esprit. Qui connaît l'art d'impressionner l'imagination des foules connaît aussi l'art de les gouverner16. »

 

 

Conservatisme:

 

 

En dépit de l'échauffement de l'imagination et de la portée acquise par celle-ci, les foules sont étroitement conservatistes. Les explosions de violence auxquelles on peut assister de la part d'une foule ne sont pas la preuve d'un désir de nouveauté. Au contraire : d'une part, la lassitude que peuvent ressentir les membres de la foule envers leur propre extrémisme peut leur donner envie d'un retour au passé, et d'autre part, les désirs et les craintes de la foule sont plutôt le reflet de désirs communs et de peurs ataviques. Une foule révolutionnaire matérialise le succès d'idées devenues communes, en même temps qu'elle est l'expression d'un instinct de destruction ou d'un désir de toute-puissance ; une autre foule qui croit qu'une fenêtre allumée est un signe adressé à un ennemi (qui ne peut en fait pas la voir) obéit à une crainte instinctive, plus proche de l'animalité que de la réflexion. Pour une foule, quelque chose de fondamentalement nouveau (qui ne renvoie pas à des désirs et à des idées déjà bien ancrées en elle) est effrayant, donc mauvais. « Leur respect fétichiste pour les traditions est absolu, leur horreur inconsciente de toutes les nouveautés capables de changer leurs conditions réelles d'existence, est tout à fait profonde13. »

 

Portrait du meneur:

 

 

Incapable de s'auto-organiser, la foule a besoin d'un meneur (nous parlerions aujourd'hui de leader) pour l'organiser et la faire subsister.

Le meneur-type est rarement extérieur à la foule. Bien souvent, il en partage les désirs et les idées. Il a d'abord été lui-même « mené », comme n'importe quel autre membre de la foule, avant d'acquérir un rôle de premier plan dans l'organisation sociale de la foule. Le Bon distingue d'emblée deux types de meneurs : les rhéteurs et les apôtres.

 

 

  • Un rhéteur n'est pas entièrement acquis à la cause qu'il prétend défendre. Il peut y croire, mais il défendra aussi ses propres intérêts en même temps. Son influence peut être décisive mais ne sera qu'éphémère.
  • Un « apôtre », lui, est entièrement et intégralement convaincu par l'idée qu'il défend. Il est extrêmement volontaire et croit en ce qu'il dit. Contrairement au rhéteur, il ne cherche pas tant son intérêt personnel (à moins qu'il n'identifie sa propre réussite en tant que meneur à celle de l'idée qu'il défend, comme Napoléon Ier) que le triomphe absolu de son idéal. Prêt à se sacrifier pour son idée, il embrase la foule expectante et peut la mener aux plus grands excès, tant héroïques (comme l'épopée napoléonienne) que cruelle (comme le lynchage d'ennemis communs).

Les rhéteurs sont très répandus, mais sont aussi vite oubliés une fois que leur influence ne se fait plus sentir. Les « apôtres » sont beaucoup plus rares, ont un poids social beaucoup plus importants et laissent en général un souvenir important dans l'histoire (quoique ce souvenir puisse être vu comme très positif ou très négatif selon les époques, sans que les évènements n'aient changé en eux-mêmes). Comme exemples du second type de meneurs, Le Bon cite LutherSavonaroleRobespierre (qu'il décrit comme « hypnotisé par les idées philosophiques de Rousseau, et employant les procédés de l'inquisition pour les propager »19) ou encore Ferdinand de Lesseps.

À qui en a besoin, le meneur sert de guide. Celui qui ne sait guère penser par lui-même, ou qui manque de volonté proprement individuelle, se retrouve rapidement sous la coupe d'un meneur. Le meneur n'est pas un « homme de pensée », mais d'action : il sait créer la foi, flatter les désirs et les passions de ceux qui l'écoutent, il est comparable au démagogue déjà critiqué par Platon.

Les meneurs ont trois moyens d'action : l'affirmation, la répétition et la contagion.

 

 

  • L'affirmation est une proposition simple, imagée, énergique. Elle transmet une forte passion et une puissante énergie. On pourrait en quelque sorte parler de « slogan ». Pour être la plus efficace possible, l'affirmation doit être « pure et simple, dégagée de tout raisonnement et de toute preuve... Plus l'affirmation est concise, plus elle est dépourvue de toute apparence de preuves et de démonstration, plus elle a d'autorité. Les livres religieux et les codes de tous les âges ont toujours procédé par simple affirmation20 ».
  • Pour être efficace, il ne suffit pas à l'affirmation de correspondre à ces critères. Elle doit encore être répétée de nombreuses fois, et peu à peu finit par être acceptée comme une vérité. Il se forme alors un « courant d'opinion », on ne sait plus d'où vient l'idée originale et l'on a l'impression que cela a toujours été cru, donc su.
  • Ceci suppose que la croyance, c'est-à-dire autant l'idée (par exemple, « le savon X est plus efficace que le savon Y ») que la façon dont on la considère (en considérant la proposition précédente comme vraie), soit partagée.

Le meneur qui réussit, par sa réussite même, ou l'idée répandue, acquiert par là un prestige qui lui confère encore plus de puissance et d'admiration. Mais dès que l'idée ou le pouvoir du meneur commence à être discutée, le prestige s'effrite ou se fragilise, la fascination s'évanouit, et si le succès disparaît le prestige disparaît aussi. Seuls quelques personnages historiques, pourvus d'un prestige « personnel » et non seulement acquis par les titres ou la réussite sociale, peuvent aller au-delà d'un tel oubli et survivre dans le souvenir des générations futures21.

 

Notes et références:

  1.  Vincent Rubio, « Psychologie des foules, de Gustave le Bon. Un savoir d’arrière-plan, Sociétés(no 100) » [archive], sur http://www.cairn.info [archive], février 2008 (consulté le 8 avril 2013).
  2.  Le Bon 1895p. 4
  3. ↑ a et b Le Bon 1895p. 12
  4.  Le Bon 1895p. 153-160
  5.  Le Bon 1895p. 15
  6.  Le Bon 1895p. 171-191
  7.  Le Bon 1895p. 20
  8.  Le Bon en donne un exemple au l. II, chap. II, §4 : « Mes premières observations sur l'art d'impressionner les foules et sur les faibles ressources qu’offrent sur ce point les règles de la logique remontent à l'époque du siège de Paris, le jour où je vis conduire au Louvre, où siégeait alors le gouvernement, le maréchal V..., qu'une foule furieuse prétendait avoir surpris levant le plan des fortifications pour le vendre aux Prussiens. Un membre du gouvernement, G.P..., orateur fort célèbre, sortit pour haranguer la foule qui réclamait l'exécution immédiate du prisonnier. Je m'attendais à ce que l'orateur démontrât l'absurdité de l'accusation, en disant que le maréchal accusé était précisément un des constructeurs de ces fortifications dont le plan se vendait d'ailleurs chez tous les libraires. A ma grande stupéfaction − j'étais fort jeune alors − le discours fut tout autre... “ Justice sera faite, cria l'orateur en s'avançant vers le prisonnier, et une justice impitoyable. Laissez le gouvernement de la défense nationale terminer votre enquête. Nous allons, en attendant, enfermer l'accusé. ” Calmée aussitôt par cette satisfaction apparente, la foule s'écoula, et au bout d'un quart d'heure le maréchal put regagner son domicile. Il eût été infailliblement écharpé si l'orateur eût tenu à la foule en fureur les raisonnements logiques que ma grande jeunesse me faisaient trouver très convaincants. »
  9.  Le Bon 1895p. 28
  10.  Le Bon 1895p. 28-37
  11.  Le Bon 1895p. 38
  12.  Le Bon 1895p. 38-41
  13. ↑ a et b Le Bon 1895p. 41-44
  14.  Le Bon 1895p. 48-53
  15.  « Les raisonnements inférieurs des foules sont, comme les raisonnements élevés, basés sur des associations ; mais les idées associées par les foules n'ont entre elles que des liens apparents d'analogie ou de succession. Elles s'enchaînent comme celles de l'Esquimau qui, sachant par expérience que la glace, corps transparent, fond dans la bouche, en conclut que le verre, corps également transparent, doit fondre aussi dans la bouche ; ou celles du sauvage qui se figure qu'en mangeant le cœur d'un ennemi courageux, il acquiert sa bravoure ; ou encore de l'ouvrier qui, ayant été exploité par un patron, en conclut immédiatement que tous les patrons sont des exploiteurs. » (Le Bon 1895p. 53-55).
  16. ↑ a et b Le Bon 1895p. 55-66
  17.  David Hume, Enquête sur l'entendement humain, chap. 10.
  18.  « Tout ce qui frappe l'imagination des foules se présente sous forme d'une image saisissante et bien nette, dégagée de toute interprétation accessoire, ou n'ayant d'autre accompagnement que quelques faits merveilleux ou mystérieux : une grande victoire, un grand miracle, un grand crime, un grand espoir. Il faut présenter les choses en bloc, et ne jamais en indiquer la genèse. Cent petits crimes ou cent petits accidents ne frapperont pas du tout l'imagination des foules ; tandis qu'un seul grand crime, un seul grand accident les frapperont profondément, même avec des résultats infiniment moins meurtriers que les cent petits accidents réunis... Un accident qui, au lieu de 5 000 personnes, en eût seulement fait périr 500, mais le même jour, sur une place publique, par un accident bien visible, la chute de la tour Eiffel, par exemple, eût au contraire produit sur l'imagination une impression immense. La perte probable d'un transatlantique qu'on supposait, faute de nouvelles, coulé en pleine mer, frappa profondément pendant huit jours l'imagination des foules. Or les statistiques officielles montrent que dans la même année un millier de grands bâtiments se sont perdus. Mais, de ces pertes successives, bien autrement importantes comme destruction de vies et de marchandises qu'eût pu l'être celle du transatlantique eu question, les foules ne se sont pas préoccupées un seul instant. » (Le Bon 1895p. 55-66).
  19.  Le Bon 1895p. 106
  20.  Le Bon 1895p. 112
  21.  « Tout homme qui réussit, toute idée qui s'impose, cessent par ce fait même d'être contestée. La preuve que le succès est une des bases principales du prestige, c'est que ce dernier disparaît presque toujours avec lui. Le héros, que la foule acclamait la veille, est conspué par elle le lendemain si l'insuccès l'a frappé. La réaction sera même d'autant plus vive que le prestige aura été plus grand. La foule considère, alors le héros tombé comme un égal, et se venge de s'être inclinée devant la supériorité qu'elle ne lui reconnaît plus. Lorsque Robespierre faisait couper le cou à ses collègues et à un grand nombre de ses contemporains, il possédait un immense prestige. Lorsqu'un déplacement de quelques voix lui ôta son pouvoir, il perdit immédiatement ce prestige, et la foule le suivit à la guillotine avec autant d'imprécations qu'elle suivait la veille ses victimes. C'est toujours avec fureur que les croyants brisent les statues de leurs anciens dieux. Le prestige enlevé par l'insuccès est perdu brusquement. Il peut s'user aussi par la discussion, mais d'une façon plus lente. Ce procédé est cependant d'un effet très sûr. Le prestige discuté n'est déjà plus du prestige. Les dieux et les hommes qui ont su garder longtemps leur prestige n'ont jamais toléré la discussion. Pour se faire admirer des foules, il faut toujours les tenir à distance. » (Le Bon 1895p. 128).

Bibliographie:

 

 

 

 

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21/06/2019

Vilfredo Pareto:

 

 

 

Vilfredo Pareto génie et visionnaire.jpg

 

 

 

 

 

Vilfredo Pareto (né à Paris - France le 15 juillet 1848 ; décédé à Céligny - Suisse le 19 août 1923) était un sociologue et économiste italien. Il a apporté de nombreuses contributions importantes dans ces deux matières, particulièrement dans l'étude de la distribution du revenu et dans l'analyse des choix individuels. Il introduisit le concept de l'efficacité et aida le développement du champ de la microéconomie avec des idées telles que la courbe d'indifférence. Il est successeur de Léon Walras à la Chaire d'économie politique de l' Université de Lausanne.

 

 

 

Biographie:

 

 

 

Vilfredo Pareto est né en 1848 à Paris, l'épicentre des révolutions populaires de cette année. Son père était un ingénieur italien, noble, exilé d'Italie comme partisan de Mazzini, républicain et anti-piémontais, sa mère une femme française. Le grand-père paternel, Giovanni Benedetto Pareto avait été fait baron de l'Empire par Napoléon.

 

Pendant son enfance, en Italie, Pareto vécut dans un milieu de classe moyenne, recevant une éducation de niveau élevé.

 

En 1870 il est diplômé en ingénierie de l'université polytechnique de Turin. Sa thèse était intitulée « Principes fondamentaux de l'équilibre des corps solides ». Son intérêt dans l'analyse de l'équilibre en économie et sociologie y fait ses premières manifestations.

 

Pendant quelques années, il travaille comme ingénieur, d'abord pour la compagnie italienne des chemins de fer, publique, puis dans l'industrie privée et devient directeur des Ferriere italiane. Son travail le fait voyager.

 

En 1886 il devient maître de conférence à l'université de Florence. Son séjour à Florence fut marqué par son activité politique, largement alimentée par ses frustrations contre les régulateurs étatiques. Libéral, il attaque le socialisme, le militarisme et le protectionnisme du gouvernement.

 

En 1889, après la mort de ses parents, Pareto change de style de vie : il quitte son travail et se marie à une Russe, Alessandra Bakounine. Il commence à écrire de nombreux articles polémiques contre le gouvernement ce qui lui attire beaucoup d'ennuis comme l'interruption d'une de ses conférences par la police ou le refus d'une autorisation d'enseigner l'économie politique.

 

En 1893 il est nommé maître de conférence en économie à l'université de Lausanne en Suisse à la place de Walras qui le lui a proposé. Il y reste jusqu'à la fin de sa vie

En 1898, il héberge des socialistes italiens fuyant la répression des émeutes.

 

En 1902, sa femme le quitte. Il vivra jusqu'à sa mort avec Jeanne Régis.

 

En 1906, il fit la fameuse observation selon laquelle vingt pour cent de la population possédait quatre-vingt pour cent de la propriété en Italie, observation à l'origine de la loi qui porte son nom.

 

En 1917, l'université de Lausanne organise son jubilé.

 

En 1923, il conseille aux fascistes d'adopter une politique libérale.

 

Il meurt à Céligny (Suisse) la même année.

 

 

Sociologie

 

Actions logiques et non-logiques:

 

Son apport dans le domaine de la recherche sociologique se situe autour des concepts d'actions logiques étudiées à travers l'économie et des actions non-logiques étudiées par la sociologie. Les actions non-logiques étant constituées de résidus, c'est à dire tous les affects inhérents à l'homme. Tout son développement se trouvant dans son principal ouvrage: Traité de sociologie générale, publié en 1916 en italien et en 1917 en français.

 

Masse et élite:

 

Pareto distingue les classes sociales entre masse et élite, l'élite elle-même est séparée entre élite non gouvernementale et gouvernementale. De la masse montent perpétuellement de nouvelles élites que l'élite en place a le choix de combattre ou d'intégrer jusqu'à sa défaite et son remplacement. C'est cette lutte qui fait l'histoire. L'étude de la circulation des élites est souvent réduite à la fameuse phrase "L'histoire est un cimetière d'aristocraties".

 

La distinction entre élite et masse s'applique à toutes les sociétés dans des proportions similaires, et la répartition des richesses est inégalement la même partout: la seule façon d'enrichir les plus pauvres est donc d'enrichir la société toute entière plus vite qu'elle ne s'accroit.

 

Epistémologie:

 

A l'encontre des préjugés scientistes de son époque, Pareto dénie à la science la faculté de définir un système politique, une morale, une religion idéaux. Le scientisme dénature la science en la surestimant: la science ne peut déterminer les fins humaines.

 

Le cynisme et le pessimisme de Pareto attaquent de front l'optimisme et le rationalisme d'Émile DurkheimIllusions sont les tentatives d'organiser rationnellement la société, illusion que de croire l'homme animé par la raison, illusion que de croire la vertu progresser avec l'accroissement de la raison.

 

Pareto critique également les moralistes qui développent vainement des théories pour accorder les intérêts particuliers et collectifs. Le maximum d'utilité pour la collectivité n'est pas le maximum d'utilité de la collectivité.

 

Politique:

 

Pareto est l'auteur d'une étude du socialisme dans son ouvrage Les Systèmes socialistes.

 

Pareto critique tout au long de son oeuvre la faiblesse des élites en fin de règne qui cause leur perte : « Toute élite qui n'est pas prête à livrer bataille, pour défendre ses positions, est en pleine décadence, il ne lui reste plus qu'à laisser sa place à une autre élite ayant les qualité viriles qui lui manquent. C'est pure rêverie, si elle s'imagine que les principes humanitaires qu'elle a proclamés lui seront appliqués : les vainqueurs feront résonner à ses oreilles l'implacable vae victis. Le couperet de la guillotine s'aiguisait dans l'ombre quand, à la fin du siècle dernier (ndlr : fin XVIIIe donc), les classes dirigeantes françaises s'appliquaient à développer leur "sensibilité". Cette société oisive et frivole, qui vivait en parasite dans le pays, parlait, dans ses soupers élégants, de délivrer le monde de "la superstition et d'écraser l'infâme", sans se douter qu'elle-même allait être écrasée. » (in Les Systèmes socialistes T.I, p.40-41)

 

Les régimes autoritaires:

 

Les fascistes italiens se sont réclamés de Pareto, mort en 1923, et on dit souvent de lui qu'il justifie les régimes autoritaires.

 

Réduisant la théorie de Pareto sur les élites, ils justifient leur violence comme nécessaire pour maintenir l'ordre social. Le pouvoir qu'exerce l'élite, minoritaire, n'ayant in fine pas de fondement moral, la force peut être utilisée sans complexe et le régime trouve dès lors sa justification dans son succès.

 

Pareto vit dans l'avènement du fascisme une réaction contre la décadence bourgeoise et son humanitarisme, un gage d'ordre. D'abord très hostile, il accueille favorablement l'avènement de Mussolini mais met en garde les fascistes contre "les aventures guerrières, la restriction de la liberté de la presse, la surimposition des riches et des paysans, la soumission à l'Église et au cléricalisme, la limitation de la liberté d'enseignement" (in Gerarchia, revue fasciste, dans un article intitulé "Liberta").

 

Pareto est élevé représentant de l'Italie à la Commission du désarmement de la SDN en décembre 1922 et sénateur en mars 1923. Il meurt peu après, bien avant la proclamation des lois fascistissimes.

 

Le libéralisme:

 

Sur le plan économique, il estime que le libéralisme est le système le plus producteur de richesse et par conséquent celui qui enrichit le plus la société toute entière.

Sur le plan des idées politiques, Pareto semble préférer un régime fort et libéral c'est-à-dire capable de faire respecter les libertés.

 

 

Maurice Allais voit en Pareto un grand libéral qui a cherché à réduire au maximum et dans la mesure du possible la contrainte qu'exerce la collectivité sur l'individu.

L'étatisation:

 

Pareto annonce avec justesse l'interventionnisme croissant des États dans l'économie qui se produira au XXème siècle qui verra l'avènement de sociétés collectivistes. La bureaucratisation se substitue à la libre initiative. Pareto compare cette évolution à celle de Byzance et à celle du Bas-Empire.

 

 

Les outils statistiques "Pareto":

 

 

Il demeure célèbre pour son observation des 20% de la population qui possèdent 80% des richesses en Italie, généralisée plus tard (par Joseph Juran et d'autres) en distribution de Pareto. Cette observation a été étendue à d'autres domaines sous le terme de « loi de Pareto ». Par extension, on appelle diagramme de Pareto un type d'histogramme où les classes sont représentées par ordre décroissant de fréquence, ce qui permet de mettre en évidence les classes les plus importantes ; ce diagramme est utilisé en gestion de la qualité, où les classes représentent les défauts.

 

Il définit la notion d'optimum paretien comme une situation d'ensemble dans laquelle un individu ne peut améliorer sa situation sans détériorer celle d'un autre individu. Dans la théorie des jeux de John Forbes Nash, la situation est un optimum paretien si les agents sont satisfaits de leur choix et que les gains sont maximisés. Ces gains étant optimaux, si la situation d'un agent s'améliore, celle d'un autre doit se détériorer pour préserver l'équilibre. Un optimum de Pareto est également un équilibre de Nash (où la notion d'optimum n'intervient pas), l'inverse n'est pas vrai.

 

Le concept d'optimum de Pareto se démarque des thèses utilitaristes qui ne se préoccupent que de la quantité totale de « bien-être » de la société (et négligent le fait que le bien-être des uns peut se faire au détriment de celui d'une minorité).

 

Economie:

 

Représentant du courant néoclassique, et plus particulièrement avec le français Léon Walras de l’école de Lausanne, Vilfredo Pareto a laissé à la littérature économique plusieurs ouvrages majeurs comme son Cours d'économie politique (1896) et son Manuel d’économie politique (1909).

 

Un des ses plus importants apports a été de modifier les principes de la valeur utilité chez les néoclassiques. Auparavant, un des postulats néoclassiques était l'existence d'une fonction d'utilité cardinale : l’individu rationnel est capable de déterminer le niveau absolu d’utilité d’un produit. Pareto lui substitue le principe plus réaliste d'utilité ordinale : l’individu rationnel est en fait capable de hiérarchiser ses préférences, de dire s’il préfère le produit A au produit B ou inversement.

 

Ce raisonnement le pousse à l’utilisation des courbes d’indifférence imaginées par Francis Edgeworth. Le principe de la courbe d'indifférence représente l’ensemble des combinaisons de deux produits, permettant d’obtenir une utilité donnée.

 

La généralisation de ses raisonnements à l’échelle de la société permet de déterminer la situation où l’utilisation des ressources est optimale. L’optimum de Pareto est la situation dans laquelle l’utilité (le bien-être) d’aucun individu ne peut être augmentée sans que ne soit réduite l’utilité d’un autre individu. Ce point est obtenu par l’intersection de la droite représentant les contraintes matérielles (ressources/budget) et de la courbe d’indifférence la plus élevée possible.

 

 

La référence à l'optimum de Pareto a permis aux économistes néoclassiques de démontrer mathématiquement la supériorité théorique de la concurrence pure et parfaite sur les modèles économiques alternatifs, à partir de leurs postulats.

 

 

Citations:

 

  • « La tendance à personnifier les abstractions, ou même seulement à leur donner une réalité objective, est telle que beaucoup de personnes se représentent la classe gouvernante presque comme une personne, ou au moins comme une unité concrète qu'ils lui supposent une volonté unique, et croient qu'en prenant des mesures logiques, elle réalise les programmes. C'est ainsi que beaucoup d'antisémites se représentent les sémites, beaucoup de socialistes les bourgeois. » (in Traité de sociologie générale, §2254)

 

  • « Si en France on établit l’impôt sur le revenu, on commencera avec un taux progressif fort supportable, et puis, chaque année, à l’occasion du budget, on l’augmentera. »[1]
  • « Il est doux de prendre sa part d'un impôt qu'on ne paie pas. »

 

  • « Tous les révolutionnaires proclament à leur tour que les révolutions précédentes ont fini par tromper le peuple ; c'est leur révolution seule qui est la vraie révolution. « Tous les mouvements historiques précédents », déclarait le Manifeste communiste de 1848, « étaient des mouvements de minorités ou dans l'intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement conscient et indépendant de l'immense majorité, dans l'intérêt de l'immense majorité ». Malheureusement cette vraie révolution, qui doit apporter aux hommes un bonheur sans mélange, n'est qu'un mirage trompeur qui ne devient jamais une réalité. Elle est apparentée à l'âge d'or des millénaristes : toujours attendue, elle est toujours perdue dans les brumes du futur, échappant toujours à ses adeptes au moment où ils pensent la tenir. »

 

  • « Même si on démontrait d'une façon tout à fait évidente que la protection entraîne toujours une destruction de richesse, si on arrivait à l'enseigner à tous les citoyens, tout comme on leur apprend l'ABC, la protection perdrait un si petit nombre de partisans, le libre-échange en gagnerait si peu, que l'effet peut en être à peu près négligé, ou complètement. Les raisons qui font agir les hommes sont tout autres. » (Manuel d'économie politique)

 

  • « Vilfredo Pareto, peut-être le fondateur d’une approche explicitement positiviste en économie, était le champion des deux erreurs. Rejetant l’approche de la préférence démontrée comme “tautologique”, il cherchait d’un côté à éliminer les préférences personnelles de la théorie économique, et de l’autre à étudier et à mesurer des échelles de préférences indépendamment de toute action réelle. Pareto est donc, à plus d’un égard, l’ancêtre spirituel de la plupart des théoriciens contemporains de la valeur. » Murray Rothbard (“Toward a Reconstruction of Utility and Welfare Economics”)

 

 

Œuvres:

 

 

  • 1892, “Considerazioni sui principii fondamentali dell’economia politica pura”, Giornale degli economisti, maggio 1892: 389-420, reproduit en 1982, in Ecrits d’économie politique pure, in Vilfredo Pareto, OEuvres complètes, tome XXVI, Genève: Librairie Droz
  • 1895, “La legge della domanda”, Giornale degli economisti, janvier 1895 : 59-68, reproduit en 1982, in Vilfredo Pareto, Ecrits d’économie politique pure, in Vilfredo Pareto, OEuvres complètes, tome XXVI, Genève: Librairie Droz
  • 1896, La courbe de la répartition de la richesse, Université de Lausanne, Recueil publié par la Faculté de Droit à l’occasion de l’exposition nationale suisse, Genève, 1896, reproduit en 1967, in Vilfredo Pareto, Écrits sur la courbe de la répartition de la richesse, in OEuvres complètes, tome III, Genève
  • 1896, Cours d’économie politique, Lausanne : Rouge, 1896-7, reproduit en 1964, in Vilfredo Pareto, OEuvres complètes, Genève : Librairie Droz
  • 1900, “Sul fenomeno economico, lettera a Benedetto Croce”, Giornale degli Economisti, août 1900: 139-162, p. 144, reproduit en 1982 in Ecrits d’économie politique pure, in Vilfredo Pareto, OEuvres complètes, tome XXVI, Genève: Librairie Droz
  • 1903, “Anwendungen der Mathematik auf Nationalökonomie”, Encyklopädie der mathematischen Wissenschaften mit Einschluss ihrer Anwendungen, Leipzig, vol. I, n° 7, traduction française en 1966, in Statistique et Économie Mathématique, OEuvres Complètes de Vilfredo Pareto, t. VIII, Genève : Librairie Droz
  • 1906, Manuel d’économie politique, Piccola Bibliotheca Scientifica, Milano : Società Editrice Libraria,
- 1ère édition française en 1909, Paris : Giard et Brière, 1909,
- 4ème édition en 1966, in OEuvres Complètes de Vilfredo Pareto, Genève : Librairie Droz
  • 1908, “Economia sperimentale”, Giornale degli Economisti, juillet : 6-18,
- Traduction française en 1976, in Faits et Théories, Genève : Librairie Droz
  • 1916, Trattato di Sociologia Generale, Florence : Barbera
- Traduction française en 1968, réédition in Œuvres Complètes de Vilfredo Pareto, Genève : Librairie Droz, 1968
  • 1918, “L’interpolazione per le ricerca delle leggi economiche”, Giornale degli economisti, maggio 1907: 366-385,
- Reproduit en 1982 in Ecrits d’économie politique pure, in Vilfredo Pareto, OEuvres complètes, tome XXVI, Genève: Librairie Droz
  • 2008Le Péril socialiste, recueil d'articles, éditions du Trident.

 

 

Littérature secondaire:

 

 

  • 1968, S. E. Finer, "Pareto and Pluto-Democracy: The Retreat to Galapagos", American Political Science Review, 62 (2), pp440–450
  • 1999,
    • Alban Bouvier, dir., Pareto aujourd'hui, Presses Universitaires de France, Paris
    • Carlo Lottieri, Elitisme classique (Mosca et Pareto) et élitisme libertarien: analogies et différences, In: Alban Bouvier, dir., Pareto aujourd'hui, Presses Universitaires de France, Paris, pp199-219

 

Notes et références:

 

 

 

  1.  Repris par Alain Laurent et Claude Reichman in Théories contre l'impôt, Les Belles Lettres, 2000, ISBN 2251390324

 

 

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16/04/2019

Réforme anti-« fake news » : l’instauration d’une « vérité officielle » ?

 

 

 

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Communication de masse, nouvelles technologies : autant de facteurs qui ont permis le passage d’un système de monopole public de l’information à un système privatisé avec de plus en plus de libéralisations. Ainsi, selon l’édition 2015 du Baromètre du numérique, 87 % des Français sont des internautes et 92 % des Français ont un téléphone portable.

 

 

 

Cette interconnectivité mondiale a notamment fait apparaître des guerres, non plus matérielles, mais désormais médiatiques. En effet, les « spin doctors », autrement dit les journalistes-soldats, connaissant les circuits d’information sont devenus les premiers instruments de la manipulation de l’information. Systématiquement confronté à un « cadre de valeurs » qui renferme les limites acceptables pour chaque sujet, gare à celui qui s’affranchit de cette zone, au risque de voir ses idées marginalisées, discriminées et considérées comme hérétiques ou abusives.

 

 

 

Liberticide, l’initiative anti-« fake news » (« fausses nouvelles », en français) envisagée par l’Union européenne et bientôt discutée à l’Assemblée nationale peut se résumer de la sorte : inhiber certaines idées et opinions tout en promouvant à la fois une illusion de « démocratie », a fortioriune « fake démocratie ». En tant que censure de masse, elle prévoit notamment une liste répertoriant les « bons sites » qui diffusent de « vraies » informations, sous peine, pour les « mauvais sites », d’être menacés de fermer. Doit-on en conclure que seule une vérité officielle accordée par les législateurs pourra être diffusée ?

 

 

 

En cas de suspicion de « fake news », il sera possible de saisir le juge par une procédure de référé (d’urgence) qui devra se prononcer sur la véracité ou non de l’information dans un délai de 48 heures. Cet arbitrage repose vraisemblablement sur des critères peu objectifs, qui outrepassent le rôle originellement confié au juge, qui n’est a priori pas celui de déterminer ce qui est vrai ou ce qui ne l’est pas.

 

 

Internet, formidable outil de démocratisation de la politique, a permis l’accès à de nouvelles sources d’information et, ainsi, de faire connaître les idées les plus inconnues au public, notamment celles des minorités. Évidemment, le fait que certaines échappent au pouvoir dérange les dirigeants. La réforme anti-« fake news », ou plutôt l’instauration d’une police de la pensée, ne serait donc qu’une manipulation des esprits imposant une seule vérité : celle d’un régime autocratique. Pourquoi ? Afin de faire taire ceux qui disent des vérités inconfortables !

 

 

 

Cet endoctrinement, qui nous pousse à nous comparer avec l’actuel système de la Corée du Nord, tend à obliger les citoyens à suivre l’opinion publique « légale » décidée et imposée par nos gouvernants qui souhaitent orienter et, surtout, contrôler la pyramide d’information. Ils bafouent les principes démocratiques qu’ils prônent eux-mêmes en légalisant un pur délit d’opinion, une atteinte directe à la liberté d’expression et d’opinion, fondamentaux consacrés aux articles 9 et 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. On peine à imaginer la réaction du public si une telle réforme avait été proposée par un Matteo Salvini italien ou encore une Marine Le Pen française.

 

 

 

En réalité, derrière cette volonté de régularisation se profile plutôt l’idée que nos gouvernants craignent plus que jamais la montée des partis politiques « d’extrême droite » dans l’Union européenne, que cette réforme constituerait alors simplement un moyen de prévention pour les élections européennes de 2019. À titre d’exemple, 90 % des journalistes aux États-Unis avaient validé la candidature de Hillary Clinton. Or, au vu du résultat des élections de 2016 plaçant Donald Trump en vainqueur, on comprend rapidement que les sources alternatives, notamment les réseaux sociaux, ont bien fait pencher la balance !

 

 

 

L’Union européenne reste jeune, et c’est un enfant auquel il faut parfois savoir dire non. Il s’agit de sauver la liberté de conscience de chacun de nos citoyens et de leur garantir un accès effectif aux informations, même les plus hasardeuses, pour parvenir à une réflexion de qualité détachée de toute influence.

 

 

 

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22/02/2019

Dualpha Éditions / Patrimoine des Héritages :

 

 

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C’est en 1916 qu’est paru à Florence l’œuvre majeure de Vilfredo Pareto, le Traité de sociologie générale. Il n’a été lu, pour autant qu’il l’ait été, qu’après la guerre de 1914-1918. Pareto devait mourir en 1922.Tout se passe comme si cette œuvre puissante avait été censuré en Europe. On explique cette censure, ce phénomène de résistance, par le fait qu’il était fasciste. On oublie que le fascisme, dans les années 1920, avait droit de cité et qu’il était couvert d’éloges par des hommes d’État de pays démocratiques. Il est temps de réhabiliter cette pensée qui a vaincu l’oubli, on peut de moins en moins impudemment l’ignorer.

 

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11/12/2018

Lorsque la droite européenne était socialiste:

 

 

 

 
 
 
 

 

 

Dans un précédent article (Pourquoi la droite sociale ?), nous montrions que la droite légitimiste et la droite bonapartiste avaient été à la pointe du combat social. Il nous faut aller plus loin aujourd’hui. En effet, la droite traditionaliste et la droite révolutionnaire se sont réclamées du « socialisme » comme alternative au matérialisme marxo-libéral. En France et en Allemagne, le socialisme a pu recouvrir une signification tout autre que celle du collectivisme. Dans le premier pays, il a pu être défini comme un système économique où la justice sociale occupe le premier plan. Alors que, dans le deuxième pays, il apparaît comme un anthropologisme recouvrant la communauté du peuple.

 

 

 

Historiquement, ce sont Édouard Drumont et Maurice Barrès qui utilisent les premiers l’expression « socialisme national » pour désigner le recours indispensable à une économie solidaire dans une nation organique. De son côté, Charles Péguy s’est dit « socialiste », tout en récusant le jauressisme : « Le socialisme qui était un système économique de la saine et de la juste organisation du travail social, est devenu sous le nom de jauressisme et sous le nom identique et conjoint de sabotage, un système de désorganisation du travail social et en outre et en cela, une excitation des instincts bourgeois dans le monde ouvrier, un entraînement des ouvriers à devenir, à leur tour, de sales bourgeois. » Péguy stigmatise plus généralement la domination de l’argent – il est l’auteur de L’Argent, suivi de l’Argent (suite) -, non en raison d’un égalitarisme niveleur, mais parce qu’il souhaite une plus grande équité dans la répartition des richesses. C’est là plus qu’une nuance.

 

 

 

Charles Maurras et les Cahiers du Cercle Proudhon se sont également revendiqués d’un socialisme corporatif et mutualiste tour à tour. Le maître de Martigues a pu écrire : « Le socialisme libéré de l’élément cosmopolite et démocratique peut aller au nationalisme comme un gant bien fait à une belle main. » Dans les colonnes de L’Action française, on peut même lire : « Le nationalisme sous-entend une idée de protection du travail et des travailleurs, et l’on peut même, au moyen des calembours qui sont fréquents en politique, y faire entrer l’idée de nationaliser le sol, le sous-sol, les moyens de production. Sans calembour, un sentiment national plus intense, avisé par une administration plus sérieuse des intérêts nationaux, en tant que tels, pouvait introduire dans l’esprit de nos lois un compte rationnel des fortes plus-values que la société ajoute à l’initiative et à l’effort des particuliers, membres de la nation. Cette espèce de socialisme nationaliste était viable à condition d’en vouloir aussi les moyens, dont le principal eût dépendu d’un gouvernement fortement charpenté. Si l’État doit être solide pour faire face à l’Étranger, il doit l’être bien davantage pour résister à cette insaisissable étrangère, la Finance, à ce pouvoir cosmopolite, le Capital » (2 août 1914).

 

 

 

De leur côté, Pierre Drieu La Rochelle et Maurice Bardèche font appel à un « socialisme fasciste »dans une perspective européenne. Un « socialisme européen » loué plus tard par Jean Mabire.

 

 

 

En Allemagne, le courant Jeune-Conservateur prône un socialisme soldatique et communautaire. Arthur Moeller van den Bruck constate : « Chaque peuple a son propre socialisme. » Il renvoie à Oswald Spengler (Prussianité et Socialisme) et à Werner Sombart (Le Socialisme allemand). Un socialisme national qu’il ne faut pas confondre avec le national-socialisme…

 

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